contact contact

Sia Tolno, l’afrobeat au féminin

Vedette guinéenne connue du grand public africain à travers sa participation au télécrochet musical Africastar, Sia Tolno sort aujourd’hui son troisième album international, African Woman, dans lequel elle s’aventure sur les terres de l’afrobeat de Fela Kuti et Tony Allen. Trop intrigué d’entendre une femme dans un genre musical jusque-là exclusivement masculin, Le Gorille est allé la retrouver dès son retour en France pour parler de musique et d’Afrique. Rencontre avec une artiste engagée et généreuse.

Sia1

© N’Krumah Lawson-Daku / Lusafrica

Pour commencer, pouvez-vous expliquer le choix du titre de votre album, et ce que représente la femme africaine aujourd’hui selon vous ?

Le titre African Woman c’est une manière de donner l’encouragement aux femmes africaines. Que le pouvoir que nous avons puisse être respecté par notre société africaine. Les femmes ont aussi des ambitions, comme les hommes. C’est vrai que nous, les femmes africaines, nous sommes éduquées autrement, en respectant nos maris -c’est lui le chef de la famille-, et beaucoup de femmes se sentent écrasées. Donc c’est une manière d’éduquer notre continent, même si maintenant les choses changent. Aujourd’hui, les femmes ont de plus en plus de place : enfants on pouvait pas penser à une femme présidente par exemple, ministre, ou gérante de société. Il y a beaucoup de choses qui se passent aujourd’hui pour la femme en Afrique, et donc il faut appuyer ça si on a la chance de pouvoir le faire.

Votre précédent album, My Life, était très personnel ; peut-on dire qu’African Woman est plus politique ?

L’album My Life, c’est vrai, c’était un peu plus personnel ; ce que j’ai vécu, la guerre, ma vie personnelle, et tout ce que j’aurais aimé que les gens sachent. C’est vrai que je parle beaucoup de la guerre parce que je l’ai vécue et ça m’a suivi presque toute ma vie. Et aussi raconter, par exemple dans la chanson My life, comment je me ressentais, comment je me sentais quand je suis seule. Mais c’était aussi très politique, dans Odju Watcha par exemple qui raconte la manière dont nos chefs, nos politiciens, n’ont pas de respect pour la population et qu’ils sont prêts à tout, juste pour le pouvoir. A ce moment, en Guinée, quand j’écrivais cette chanson, c’était un moment un peu troublant où les jeunes sortaient dehors pour revendiquer, et je me souviens qu’on a tiré sur beaucoup de jeunes, il y a eu beaucoup de meurtres… C’est-à-dire que le matin tu vois ton enfant, et le soir il n’est plus. Et c’est les opposants qui les mettaient dans la rue. C’est des enfants qui pensent que leur vie va changer, là, tout de suite, donc les politiciens viennent dans les quartiers les plus pauvres et ils commencent à dire : « vous souffrez, on peut vous aider ». Et ils ont une manière de le dire. Et le matin tu vois les enfants de pauvres, vraiment de quartiers très pauvres, qui sont dans la rue. Et on tire sur le pauvre, comme ça.

 

Quelle est la situation aujourd’hui en Guinée ?

Aujourd’hui ça s’est calmé parce qu’on a d’autres problèmes avec Ebola. Je crois qu’avec cette idée de maladie tout le monde s’est calmé. Ça, c’est encore plus grave que la politique. A la radio en Guinée j’ai dit « on peut pas tout changer tout de suite ». Un moment les gens ont pensé que j’étais pour le président qui est au pouvoir. J’ai dit « non, c’est parce que j’ai pas envie d’amener quelqu’un dans la rue ». Attends, tu peux pas… Tu viens ici, tu trouves tout en désordre, même si tu es quelqu’un de bien ou de mauvais, on doit te donner le temps pour agir. C’est trop facile de dire qu’en fait c’est pas rangé en deux minutes, tu vois ? Il faut que quelqu’un s’en occupe.

Donc vous utilisez la musique comme moyen d’expression politique ?

Oui. Oui parce que c’est là où j’arrive à m’exprimer assez bien, ou mieux. Je fais ça avec délicatesse pour ne pas amener la guerre en Afrique, dans mon pays. Mais je fais ça vraiment pour parler avec les jeunes, parce que c’est tous les jeunes dehors qui n’ont pas de possibilités. Donc c’est une manière de faire une différence entre la politique, qui est là depuis longtemps, et l’avenir.

 Et le message que vous portez est-il entendu ?  Avez-vous un public en Guinée ?

Oui, les gens écoutent. C’est vrai que c’est pas vraiment les sonorités que les gens sont habitués à écouter. Nous, nous sommes très mandingues, et quand vraiment on veut écouter la musique, peut-être c’est le zouk, ou bien le soukous. Et moi je viens, non, je fais de l’afrobeat.

 

Vous vous adressez beaucoup aux jeunes ; font-ils partie de votre public également ?

Mais les jeunes m’adorent !

Pensez-vous que c’est lié à votre participation à Africastar ?

J’étais déjà connue avant Africastar dans mon pays, j’avais fait un album avant, j’avais fait plein de choses. Je jouais dans beaucoup de places dans mon pays, j’ai fait presque toutes les villes en Guinée. Donc Africastar c’est moi-même qui savais que j’étais pas encore arrivée. Je me suis dit « il faut tenter autre chose, il faut pas rester là à trainer ou se considérer comme une vedette ».

 

Nous avons cette année rencontré un groupe malien, Debademba [voir ici pour l’interview], dont le chanteur a également participé à un télécrochet musical ; quel est votre regard sur Africastar, et de façon plus générale sur ce genre d’émissions ?

Je crois que c’est la chose la plus positive qui pouvait arriver en Afrique pour les musiciens africains.

Pourquoi ?

Il faut savoir que nous n’avons pas de possibilités pour nous en sortir musicalement. Ce n’est même pas pour ce que tu peux gagner, ce n’est pas pour l’argent ; rien que pour t’exprimer dans ton art, il n’y a pas de place, il n’y a pas de possibilités. En Europe, oui les artistes galèrent, mais il y a tellement de place… Plein d’émissions, on en parle. Star Academy, même si tu gagnes pas dans cette émission tu es déjà gagnant, tu comprends ? On n’a rien en Afrique, il n’y a pas de possibilités. Soit ça, ou rien.

 

La particularité d’Africastar était de réunir au sein d’une même émission une dizaine de pays africains francophones ; que pensez-vous de cette volonté de fédérer les cultures africaines ?

C’est vrai qu’on peut penser comme ça, même si ça va être difficile ; c’est-à-dire « United States of Africa », l’unité africaine. Ça veut dire que nous devons voir la chose de la même manière. C’était l’idée, mais c’est une idée très lourde parce que je ne crois pas qu’en Afrique beaucoup pensent comme ça. Mais si on arrivait vraiment à faire comme on a fait dans l’émission… Que les candidats viennent d’Afrique et qu’on pouvait voter pour une seule personne, donc un seul pays, c’est quand même lourd. Mais je crois que c‘est la culture de l’unité qu’ils ont voulu montrer.

Vous-même seriez pour une Afrique fédérale ?

Oui.

Quelle place occupent aujourd’hui vos racines culturelles dans votre musique ?

La même place qu’elles avaient au départ. Parce que c’est grâce à tout ça que je suis là, et que je viens de ces cultures. Nous, on fait partie d’une ethnie qui réside dans trois pays : le Liberia, la Sierra Leone et la Guinée. Donc beaucoup sont anglophones, beaucoup sont francophones. Moi je suis double-culture si tu veux. Du coup je profite de ça même en créant mes chansons. Même dans mon dernier album, African Woman, il y a des chansons où je parle de la réconciliation. Nous souffrons aujourd’hui en Guinée parce qu’il y a beaucoup d’ethnies, du coup les hommes au pouvoir l’utilisent. C’est-à-dire que tu peux trouver un Peul qui dit « moi j’aime pas le Kissi », ou bien le Kissi qui dit « moi le Malinké me gonfle ». C’est bizarre. Et du coup, ça c’est une guerre qui est encore plus grave que toutes les autres guerres, parce que c’est un même pays. C’est pour ça que j’ai utilisé notre tradition, même si c’est de l’afrobeat, mais j’ai ajouté de la tradition. Tout ça c’est pour montrer d’où je viens, ma culture, ma tradition, ma langue, mais en saluant toutes les autres langues, les langues qui ne sont pas la mienne. Ma culture existe toujours et je la mets toujours en avant.

Justement, pour revenir à ce que vous disiez avant, comment envisager une Afrique fédérale alors même que les différents pays souffrent eux-mêmes de divisions internes ?

C’est pour ça que j’ai dit que c’est très lourd. C’est pour ça que j’ai dit que c’est très difficile, parce que nous avons été divisés depuis très longtemps, par vous, et nous, les Africains, depuis nous sommes bloqués sur ça. Même dans le même pays on est divisé, donc il faut d’abord que nous fassions déjà ça pour pouvoir passer au plus gros. Aujourd’hui ce qui nous tue en Afrique c’est vraiment ce côté ethnique. Si nous pouvions parler la même langue, utiliser la même monnaie, déjà il y a de fortes possibilités… Un jour peut-être, dans cent ans.

 

Malgré la rythmique entraînante de l’afrobeat, votre album est assez mélancolique et la violence semble être un thème central, que vous abordez aussi bien sous l’angle de la guerre civile (Rebel Leader), que de l’excision (Kekeleh) ou encore de la migration (Yaguine et Fodé). Pourtant, et vous l’avez évoqué, vous avez commencé votre carrière de façon beaucoup plus légère, par le zouk notamment ; qu’est-ce qui a changé entre temps ?

L’expérience et la maturité. Parfois je vais voir tout ce que j’ai fait avant, je crois que ça a progressé. Là j’arrive à m’exprimer mieux par rapport à mes sentiments, qui manquaient au départ. Au départ ils savaient pas comment mettre mes sentiments dans mes chansons, donc je voulais faire comme tout le monde. Et aujourd’hui je personnalise mes caractères, la manière de chanter, la manière d’être dans ma musique. Toute une nature de ma personnalité. Donc là c’est la femme mure qui est là. Au départ, oui, j’étais adolescente. Mon album est sorti en 2001, j’étais jeune encore. J’ai eu le Djembé d’or « meilleure voix féminine » en 2002 parce que là-bas c’est le zouk, mais c’était encore la première fois que quelqu’un chantait dans sa langue. Mais il y avait déjà d’autres chansons qui parlaient de la guerre, par exemple Mama Africa : « un jour je dormais, je fais un cauchemar de Mama Africa qui demandait d’arrêter de couler sur le sol africain le sang des innocents ». Et ça c’était mon premier album. Et je parlais de l’amour, beaucoup d’amour à l’époque… Et après j’ai compris que j’avais beaucoup plus de devoirs que ça, de devoirs en tant qu’Africaine, de devoirs en tant que femme, en tant que mère. Du coup la musique a commencé à prendre une autre forme, dimension.

Et l’afrobeat s’inscrit aussi dans cette logique de maturation ?

Voilà, oui. C’est après quand j’ai compris que je pouvais personnaliser mon œuvre à ma manière, et passer mon message sans être embrouillée avec une musique qui n’allait pas avec. On a toujours tenté l’afrobeat, même dans Eh Sanga et My Life, il y avait toujours quelques grooves afrobeat que j’arrivais pas à assumer parce que je me disais que c’est masculin.

A ce propos, le caractère exclusivement masculin de l’afrobeat ne vous a pas inquiétée ?

Si, j’avais toujours peur de m’engager, parce qu’il faut assumer après. Mais après j’ai dit : j’aime le blues, j’aime le jazz, j’aime le funk ; tout se retrouve dans l’afrobeat.

 

D’album en album vous changez de style, passant du zouk au mandingue, à la soul, puis à l’afrobeat ; vous comptez rester dans l’afrobeat pour le prochain album ?

Oui, j’ai trouvé ma voie.

 

Vous avez collaboré avec Tony Allen sur cet album, l’un des pères fondateurs, avec Fela Kuti, de l’afrobeat ; comment vous êtes-vous rencontrés ?

C’est par ma maison de disque. C’est quelqu’un que je ne connaissais pas ; je ne pensais pas le rencontrer un jour, je voyais pas comment on pouvait se croiser. Ma maison de disque m’a aidée parce qu’ils ont vu qu’on voulait prendre une direction cent pour cent afrobeat, donc il fallait faire venir « the pope of afrobeat », le pape de l’afrobeat, et on a eu la chance d’avoir Tony Allen.

Au niveau de la création, composez-vous seule ou est-ce un travail collectif ?

Je compose mes chansons toujours, et je donne la mélodie, mais mon arrangeur a été quand même quelque part l’inspiration de la musique. Parce qu’au studio c’était un travail collectif pour trouver vraiment la musique qui allait, et puis comme lui il était vraiment afrobeat, ça facilitait la tâche. Il a mis ce qu’il pouvait.

 

Aujourd’hui la musique occupe une place centrale dans votre vie. Pourtant, il me semble que vous venez d’une famille dans laquelle elle était proscrite ; comment avez-vous accédé à ce milieu ?

C’est quand j’ai commencé à venir en vacances en Guinée. Mon père jouait parfois de la musique quand il était content, c’est quelqu’un qui adorait la musique. Mais sa profession je crois l’a handicapé, il voulait clairement montrer tout le temps son côté sérieux. Et la femme qu’il a marié c’était une femme qui mettait à peine la radio.

Votre père était professeur de français, c’est ça ?

Oui il l’est toujours. Je sais pas ce que les Français lui ont donné mais jusque-là, là aujourd’hui, il est à l’école. Sa femme aussi elle était enseignante. Elle, elle est carrément triste, et sa tristesse s’était éparpillée dans toute la maison. On ne pouvait pas regarder la télé, on ne pouvait pas écouter la radio, sauf si ils sortaient. Aujourd’hui en tant que mère je me dis : quand tu veux pas que ton enfant fasse quelque chose il faut lui montrer la chose. Mais dès que tu caches carrément cette chose, il la cherche, ça devient sa seule obsession. Il a envie de connaitre. Donc dès que mon père sortait, on mettait la musique comme ça, et après quand on entendait la voiture, tout devenait calme comme si rien n’était. Mais j’ai commencé par l’écriture puisque j’étais souvent seule ; j’aimais lire beaucoup, et j’ai commencé à écrire des trucs. Mon premier livre (je croyais dans ma petite tête qu’il devait sortir), ça s’appelait The catastrophy of my life. Ça me fait rire, aujourd’hui, je prenais ça tellement au sérieux à l’âge de quinze ans, je croyais que j’avais tout vu, je croyais que ma vie finissait là. Mon père a surpris mes livres et il me punissait parce que j’écrivais pas comme un enfant, jusqu’à aller dire que les enfants qui naissent, c’était pas la peine parce qu’ils viennent dans un monde de souffrance. Tu peux imaginer ; nous, nous avons pas de, comme vous ici, on vous amène chez les psy. J’avais beaucoup de choses sur ma tête, beaucoup de poids sur moi, j’étais toute seule, j’ai pleuré beaucoup. Mon père quand il a su que quand il sortait on pouvait sortir dehors pour jouer avec les autres, il voulait pas ça. Donc quand il sortait avec sa femme, la femme lui a donné l’idée : « si tu veux pas, on l’enferme dans la maison ». Donc il partait avec la clef, moi je restais dans la maison. J’avais vraiment pas de choix, il fallait écrire des choses, comme si je voyais ma vie finie.

Vous avez été ballottée entre différents pays durant votre enfance ; à ce moment-là vous viviez encore en Sierra Leone, ou vous étiez déjà rentrée en Guinée ?

Là j’étais en Sierra Leone. Mes meilleurs moments, vraiment, je les ai passés en Guinée. La Sierra Leone avec toute cette tristesse m’a coupée… J’aime beaucoup la Sierra Leone mais chaque fois que je viens il y a ce truc qui vient, comment j’étais, mon passé, et beaucoup de choses me rendent triste. Et pourtant c’est un très beau pays, la Sierra Leone c’est vraiment un paradis au bord de la mer. En Guinée le soleil tape, pour aller à la plage il faut faire des kilomètres et des kilomètres. En Sierra Leone la plage est vraiment en pleine ville, et les gens sont plus libres, les gens s’amusent ; les gens savent comment s’amuser en Sierra Leone. En Guinée avec tout le temps de Sekou Touré les gens se sont enfermés. Mais nous on s’amusait bien en Guinée parce qu’on pouvait pas s’amuser en Sierra Leone. Quand mon père nous déposait en vacances, là-bas la famille est libre, c’est… Il y a beaucoup d‘enfants dans la famille, ça rit à gauche, ça parle à droite, on parle fort ; tout ce qu’il fallait pas chez moi.

Nous arrivons à la fin de l’interview ; quelque chose à ajouter ?

J’aime beaucoup ce que j’ai fait, parce que j’arrive à m’exprimer mieux dans ce genre de musique, et les gens me comprennent mieux. Il n’y a pas de forcé, tout est libre, donc je suis heureuse musicalement.

© N’Krumah Lawson-Daku / Lusafrica

© N’Krumah Lawson-Daku / Lusafrica

[Bonus Gorille] Quel animal seriez-vous dans la jungle ?

J’aurais aimé être un moustique. Pour embêter les gens dans leur sommeil, le plus profond.

Propos recueillis par Ivan

team team