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Seekae : ou comment on est passé du trombone à l’électro-pop raffinée.

Seekae, c’est trois garçons qui nous viennent de Sydney pour envahir Paris de leurs nappes dark-disco. Jeudi 23 octobre, typique soir d’automne parisien, on est allé faire un tour du côté du Canal de l’Ourq. A l’image du groupe le lieu est hétéroclite, posé et un peu sombre.
A l’intérieur, la salle est chauffée doucement par Cargo, duo français qui s’inscrit dans cette même veine de mecs un peu bad boys qui tordent des boucles, et tapent sur des petits carrés.
Seekae surprend par cette maîtrise de la scène malgré la taille réduite de la salle, et les quelques mauvais réglages de l’ingé son. Tour à tour calme et éthérée, la musique devient soudain dansante.
Seekae éblouit par la sensibilité de sa musique, qui peut paraître un peu froide et déshumanisée derrière ces beats, mais est vite réchauffée par une guitare électrique ou une batterie acoustique.
Mention spécial pour Alex Cameron, chanteur et batteur du groupe, qu’on aurait souhaité voir mieux mis en lumière derrière sa batterie acoustique.


Le Gorille a eu la chance de discuter avec le groupe avant son concert unique au Point Ephémère. Ça a donné des anecdotes plutôt drôles, et une conversation autour de l’Australie, de leurs influences et de la jungle.

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Salut les garçons, est-ce que vous pouvez vous présenter : comment est-ce que vous vous êtes connus, quand est-ce que vous avez commencé à faire de la musique chacun de votre côté et puis ensemble ?

Alex : Nous sommes Seekae, un groupe australien composé d’Alex, John & George. On a commencé à faire de la musique au lycée, et on se connait depuis cette période.
J’ai commencé à jouer de la musique vers 10 ans, je jouais du piano sans pour autant me considérer comme un joueur de piano. J’ai été exposé à la musique depuis ma jeunesse.

John : Je suis anglais, j’ai déménagé en Australie à 11 ans. J’étais dans le même lycée qu’Alex et  un peu comme lui, j’ai commencé par jouer du piano quand j’étais gamin, et puis en grandissant j’ai fait de la guitare et des trucs comme ça pendant mon adolescence. George, tu jouais de la flûte non ?

George : Ouais, Alex et moi, on était dans le même groupe en primaire. C’était pas un groupe de musique mais plus une classe de musique où on jouait la bande-son de Star Wars et des trucs dans le genre. On n’était même pas bon…

: Non, on l’était pas du tout. Je jouais du trombone…

G : Pour la petite histoire, les profs de musique venaient à notre école et nous faisaient passer des tests pour déterminer ce à quoi on était bon. Mais c’était des tests basés sur le physique, du coup Alex, avec sa dégaine dégingandée, a eu le trombone sans même qu’on lui demande si c’est l’instrument qui lui plaisait.

A : J’ai arrêté d’en jouer parce que mon frère l’a apporté à un match de cricket et l’a complètement cassé.

J : On s’est mis à jouer tous ensemble vers la fin du lycée, on s’est rencontré à une grosse soirée.


Quand j’ai parcouru votre discographie, j’ai trouvé votre musique éclectique. Vous êtes catégorisé comme un groupe électro, évidemment parce que vous utilisez des samples et des loops, mais je trouve qu’à certains moments, votre musique sonne très organique. Comment est-ce que vous décririez votre style musical ?

A : Je ne sais pas trop… C’est effectivement éclectique à certains moments parce que parfois on écrit et produit tous la musique séparément. Il nous arrive même de mixer différemment, chacun de notre côté. « Electronique » c’est le seul mot qui me vient à l’esprit, et je trouve que c’est plutôt adéquat. Je ne voudrais pas trop classer notre musique dans un genre ou autre. C’est ce que c’est. Des idées les gars ?

G : Honnêtement, je galère toujours avec cette question… Pas que notre son soit si profond qu’il ne peut pas être classifié ! Je dirais que notre musique est un patchwork de différent styles et influences. On peut appeler ça de la pop ou un truc qui se veut pop ?
C’est dur de donner une étiquette, mais je comprends qu’on en ait besoin.

En ce moment, l’Australie apparaît comme un chouette endroit pour la musique, avec pas mal de musiciens talentueux. J’ai lu dans une interview de Chela que selon elle, le problème en Australie c’est que l’industrie musicale n’est pas assez développée, ce qui pousse les artistes à s’implanter aux Etats-Unis – elle a bougé à Los Angeles par exemple. Vous êtes signés chez Future Classic, un label et un tourneur australien qui a fêté ses 10 ans. Est-ce que vous avez l’impression que c’est en train de changer ?

 A : J’ai jamais eu de soucis avec l’état de l’industrie musicale en Australie. Je ne me suis jamais senti personnellement affecté par sa manière de se développer. C’est ce qu’on en fait finalement. On a beaucoup de succès en Australie, donc on ne va pas cracher sur la soupe. Mais ça change je suppose, tout comme les choses bougent partout ailleurs…

G : Je crois que l’un des inconvénients d’être Australien, c’est que les gens ont tendance à te catégoriser dans cette case « Artiste australien ». Donc peut-être que c’est un avantage de partir à L-A par exemple. Mais finalement les gens diront toujours « Oh c’est toi l’Australien… »

A : Moi, je suis plutôt fier qu’on soit Australien et qu’on réussisse.

G : Ouais, mais pour certaines personnes il y a cette sorte d’unité stylistique dans la musique contemporaine australienne. C’est un truc qui est souvent mis en avant je trouve, comme « Ce son est australien » ou encore « La vibe australienne sonne comme ça… »


Mais pourtant ChetFaker est plutôt différent de Flume par exemple, donc la scène australienne n’est pas si unifiée je trouve.

G : Oui, il y a beaucoup de styles différents au sein de la musique australienne. C’est un peu comme le système sanguin par exemple. Mais les gens ont tendance à définir la musique australienne par sa nationalité, ce qui va trop loin je pense. Ceci dit, il y a effectivement une bonne scène australienne, une communauté. Et c’est cool d’avoir cette petite communauté où on peut connaître les artistes et parfois travailler avec eux. C’est une sorte de communauté du pays qu’on n’aurait pas si on bougeait à L-A par exemple. Là-bas on connait personne, et on serait découragé.

: C’est bizarre, parce que quand on a commencé, on aspirait à une sorte d’identité australienne, notamment dans la musique électronique. Avant, le problème c’était qu’on était comparé à des artistes étrangers, et maintenant paradoxalement c’est l’inverse : on est comparé à d’autres artistes australiens.
C’est bizarre, on s’habitue jamais vraiment à ce qu’on nous mette dans une case, un genre ou qu’on nous associe à quelconques artistes.


Et si le groupe continue de se développer à l’étranger, et qu’on vous donne la possibilité de signer sur un label étranger, vous souhaiteriez rester sur un label étranger ? Par exemple, vous avez deux contrats similaires : l’un australien et l’autre étranger, lequel choisiriez-vous ?

G : C’est une bonne question… Je n’hésiterais pas à signer sur un label étranger si on en avait la possibilité. Mais ce n’est pas une décision à prendre à la légère.

: A mon avis, il faut laisser un label travailler dans la région où il a le plus l’habitude, qu’il connait le mieux. Il y a pas mal d’artistes australiens qui sont signés à l’international mais qui après galèrent pour revenir travailler en Australie, parce que leur CD est passé inaperçu. Géographiquement, l’Australie est plutôt isolée, du coup ça aide d’avoir quelqu’un sur le territoire. Idéalement, le disque doit pouvoir voyager dans le monde, mais garder une équipe sur chaque territoire, pour qu’on puisse sortir le disque dans différents pays. C’est comme ça que je vois les choses.

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Vous avez reçu deux fois le prix de meilleure performance live en Australie, est-ce que ce type de récompense ajoute de la pression sur vos épaules ? Comment vous préparez vos concerts ? 

J : Je pense que c’est plutôt rassurant de savoir que notre amour pour la musique, mais également l’agencement de la scène – qui sont évidemment très orientés vers les machines – sont soutenus. Notre projet a été longtemps dans une configuration peu adaptée à la scène, et on fait beaucoup d’efforts pour réinterpréter les morceaux dans un contexte live. On a passé des semaines à les ajuster avant la tournée. C’est dingue de voir que les gens apprécient ces choses là.

G : Pour moi pas de pression du tout.

A : Je ne sais pas trop ce que représente un prix… Personnellement, je pense qu’on a été nominé parce qu’on bosse beaucoup pour trouver des concerts, faire une tournée… Je ne sais pas si c’est très parlant un prix, peut-être que ça ne représente que les goûts de la personne qui nous le donne. Je sais que l’un des prix dont j’étais vraiment fier est celui voté par le public de Sydney. Ca c’est vraiment cool. Je pense que c’est parce qu’en Australie on a pas mal de fans qui nous suivent et sont fiers de nous.
Du coup, ça ajoute un peu de pression si on veut, mais surtout ça me pousse à exporter nos concerts ailleurs, de les faire ailleurs comme on les fait en Australie. J’aimerais vraiment pouvoir faire ça un jour, parce que c’est deux choses différentes, pas tant par rapport à l’échelle, mais parce que c’est nouveau pour nous.


En 2012 vous avez fait un concert à l’Opera House de Sydney accompagnés d’un orchestre de huit cordes. Ça devait être vraiment émouvant, qu’avez-vous ressenti ? Si vous aviez l’opportunité de reproduire ceci à l’étranger, vous le feriez ?

G : Sûrement, oui. Je pense que c’est toujours bien d’apporter du changement constamment à nos lives. C’est ce qu’on essaie de faire toute le temps, parce que sinon on s’ennuierait en faisant tout le temps la même chose encore et encore. Donc une telle opportunité, si elle se proposait, ce serait merveilleux. Mais en même temps, c’est compliqué de faire rentrer un orchestre à l’arrière du van et ça coûte cher. Je pense qu’il faut toujours chercher de nouvelles opportunités, du changement, c’est ce qui donne de nouvelles idées et permet de penser à la manière dont on construit un concert et à pousser les frontières toujours plus loin.
Ce concert a fait qu’on était plus considéré en tant que musiciens, notamment par la tonalité du son dans cette configuration live, et puis comme c’est un opéra, c’était plus raffiné. Même si c’était une expérience unique, ça a affecté le reste de notre tournée. C’était vraiment une belle expérience.

The Worry était votre premier essai d’album avec des chansons. Est-ce que vous avez eu une approche différente en faisant ce disque par rapport aux deux précédents albums ?

J : Je pense que c’était une approche plus traditionnelle par rapport ce qu’on a fait avant. On fait des chansons sur celui-là donc le processus d’écriture et d’enregistrement était assez différent. J’ai déménagé à Londres pendant qu’on faisait l’album. L’album a été enregistré sur une période de deux ans – comme le précédent album je crois. Je pense que la plus grosse différence entre cet album et le précédent, c’est surtout qu’on s’est concentré sur l’écriture des chansons pendant tout le long, on a cherché à suivre une certaine esthétique, c’est quelque chose qu’on a trouvé important durant la conception de +Dome parce que c’était un album instrumental et qui suivait un certain type de sons. On voulait un son particulier sur The Worry, mais je trouve qu’on était plus ouvert à certains arrangements, instruments ou structures. Donc ouais c’était vraiment différent.


Alex tu as sorti ton album solo, est-ce que les deux disques ont été faits au même moment ?

A : L’album de Seekae a été fait sur une période d’environ dix-huit mois. Pendant le processus d’écriture, on faisait tous des trucs solos à côté. Comme John habitait à Londres, on avait des périodes où on écrivait tous ensemble pendant quatre ou six semaines soit à Londres, soit à Sydney, et ensuite on faisait des pauses. Dès qu’on travaillait sur des morceaux individuellement, ça nous poussait à nous réunir pour finir l’album. Je pense que tout ce qu’on faisait à côté que ce soit nos projets solos ou pour Seekae, tout était adaptable. Ça n’a jamais été un moment où on bossait puis on s’arrêtait. C’était plus quelque chose de continu, où les choses arrivaient toutes seules. C’est une approche plutôt sporadique.


Est-ce que chacun de vos projets solo ont influencé The Worry ?

A : Oui je pense. On sait tous que quand on n’écrit pas pour Seekae, on finit toujours par y revenir, et c’est ce qui est le plus excitant : on s’intéresse à des aspects différents musicalement. On s’est aussi adapté par rapport à notre style de vie. Quand on a écrit +Dome, on habitait tous à deux minutes l’un de l’autre. Du coup The Worry réunit des sons avec une variété d’influences plus large, et on s’est chacun concentré sur des sujets variés et différents, dans cette perspective. Que ce soit la production de George, la manière dont John écrivait ou ma façon de bosser ma voix, tout s’est mélangé au final.


Vous écoutiez quels artistes pendant la conception de The Worry ?

A : J’écoutais The Radiators, c’est un groupe australien des années 70, ils sont vraiment bon. Je ne peux pas ne pas citer Arthur Russell, c’est un chanteur et violoniste américain. Parfois, quand j’écoute ses chansons, je me dis « ah ouais c’est pour ça que je fais ça comme ça… », du moins pour la partie chant.

J : J’écoutais pas mal Arvo Pärt un compositeur classique estonien. C’est un truc vraiment minimal mais sympa. Il est connu depuis genre cinquante ans, mais ça fait peut-être un an qu’il est autant exposé médiatiquement.

G : Beaucoup de Missy Elliott – je suis ce genre de mec – et Arca. C’est un producteur vénézuélien, il a bossé sur des prods de Kanye West. Il est jeune mais vraiment prolifique.

Si vous aviez l’opportunité de passer la journée avec un seul musician (vivant ou mort), qui choisiriez-vous ?

A : Je choisirais Freddy Mercury.

G : J’aimerais bien traîner avec Prince, il a l’air vraiment drôle, je pense qu’on pourrait s’éclater ensemble.

J : Eminem, pour voir à quoi il ressemble dans la vraie vie.


Vous êtes perdu dans la jungle, sans moyen de rentrer chez vous avant un bon bout de temps. Vous avez le droit de prendre un disque avec vous, lequel ? 

: Station to Station de David Bowie.

J : Je prendrais sûrement DrukQs d’AphexTwin

G : L’album de The Wallpaper, Ricky Reed is Real.

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[Bonus Gorille] Quel animal seriez-vous dans la jungle ?

A : Je serais une panthère.

J : Un paresseux.

G : Un éléphant.


Propos recueillis et traduits par Noémie

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