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Mathieu Guillien, parole française de la techno

L’idée nous est venue en regardant le reportage de Dimitri Pailhe sur la Techno.
Qui en France peut apporter une réflexion d’expert à ce genre musical récent ? Mathieu Guillien, conférencier, professeur et auteur du livre La Techno Minimale a pris un moment pour répondre à nos questions.

 

Mathieu, est-ce que tu peux commencer par nous parler de ton parcours ? 

J’ai commencé le piano dans ma jeunesse. A dix ans en écoutant Fun Radio, j’ai découvert la trance Goa par l’émission « Cyber Trance » de Max chaque vendredi soir. J’ai suivi son évolution, qui l’a porté vers des sons plus techno et house et des radios type Nova et surtout FG, que j’écoutais tout le temps. Parallèlement à ma culture musicale classique, je me suis aussi penché sur la musique électronique en parcourant les rayons de la FNAC, à l’époque assez bien fournis. Je lisais aussi le magazine Coda, référence culturelle journalistique en matière de musique électronique. Laurent Garnier (ses interviews, ses mixes et plus tard son livre) ou certains disquaires de quartier m’ont aussi beaucoup inspiré.
Du coté des études, après mon bac, j’ai fait musicologie, tout en étant spécialisé au Conservatoire sur la période médiévale et Renaissance. J’ai choisi de parler de techno pour mon master en ayant le sentiment d’avoir là un rôle à jouer, les études musicales de ce genre étant assez limitées. En effet, l’approche de la techno se faisait surtout à l’époque sous un angle sociologique (l’esprit des raves et le rôle de la drogue, la contre-culture), mais finalement l’aspect musical n’était pas traité.  Même en Angleterre les bonnes références ne traitaient que de l’histoire de la techno.
De plus, il fallait se débrouiller avec des directeurs de recherche assez peu au courant. J’ai finalement réussi à faire mon Master sur la techno de Detroit, mon Master 2 sur Jeff Mills et ma thèse sur la techno minimale.
Aujourd’hui je suis prof d’histoire de la musique afro-américaine, je fais des conférences sur la techno, et je produis de la musique chez moi.

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Avec un œil de spécialiste, que penser de la scène techno en France, par rapport à des villes comme Berlin, Londres ou même Amsterdam ? La France est-elle délaissée de ce point de vue ?

On a tendance à déconsidérer la scène française. Quand la techno est arrivée à Berlin au moment de la réunification, la scène house parisienne était déjà particulièrement active grâce à la communauté homosexuelle. L’inscription disco/house est forte et ancienne à Paris. On doit évidemment aussi citer le Queen, club gay mythique des années 1990. Laurent Garnier joue aussi un rôle de précurseur pour cette scène, notamment par ses sélections originales au Boy et à la Luna mais aussi à la Locomotive, avec un public peu habitué à ce genre musical.
Suite à la répression des raves, une part du public s’est radicalisée avec les free parties et d’autres  sont allés dans les clubs, donc le public s’est hétérosexualisé. Une partie du public gay originel a pu se sentir dépossédé d’une partie de sa culture. Si l’on se penche sur les clubs, le Rex Club fait figure d’institution, puis plus tard le Batofar par exemple a repris le flambeau, proposant techno et minimale de qualité. Une transition s’est faite lorsque les boîtes ont eu tendance à adapter leur programmation au public pour attirer la clientèle.
Pour moi aujourd’hui la Concrète pérennise l’esprit de la scène française à la fin des années 90, à savoir, une programmation épatante, et surtout (élément a priori anodin mais pourtant significatif) le fait de faire des soirées le dimanche. Pour moi le fait de sortir le dimanche correspond à une démarche musicale et pas uniquement festive. Cependant je reprocherais à la Concrète son manque d’élargissement culturel : la création de lieux permanents, d’un magazine, ou même de conférences pourrait être intéressante. Pour conclure, la Concrète représente un âge d’or parisien. A Berlin on voit le Weather Festival comme l’on pourrait voir la Time Warp en France.

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La Concrète revendique un esprit underground. Qu’est ce que cela signifie réellement ? L’aspect underground est-il gage de qualité ?

Il faut remettre les choses à leur place. L’aspect underground d’un musicien est souvent subi, une manière de dire qu’il ne trouve pas son succès. C’est la condition de beaucoup d’artistes qui débutent. Il ne faut pas oublier que ceux que l’on voit aujourd’hui comme underground ont parfois la main proche du porte-monnaie. Je pense à Kevin Saunderson qui en 1996 avait déjà vendu 7 millions de disques, notamment grâce au succès d’Inner City, puis qui en 2014 remixe David Guetta.
Finalement la démarche underground est vite balayée lorsque l’intérêt se présente. De la même manière on pourrait citer Derrick May ou bien Masters At Work qui ont aussi remixé des grands noms (Yello ou Madonna pour ne citer qu’eux). En Amérique, l’idée du succès, du gain d’argent n’est pas tabou. Elle représente un idéal, si bien que beaucoup d’artistes, une fois le succès engrangé, quittent Détroit.
On a beaucoup parlé des collaborations de Jeff Mills avec l’Orchestre National d’Île-de-France. A mon sens, il ne s’agit pas là d’une démarche underground, d’autant plus que Manu le Malin l’avait déjà fait 10 ans auparavant.


En France, la critique de la musique est-elle bonne ?

Je pense que la critique de la musique de manière générale est assez inexistante. Ou quand elle est de qualité, elle est très rare.
A l’origine le critique d’art était là pour palier au discours d’un artiste sur son œuvre. Aujourd’hui, peut-on dire que Trax ou les Inrocks ont ce rôle ? Pas vraiment. En France, le critique va donner son avis, raconter la fin du film. Ceux qui écrivent sur la musique électronique sont souvent très jeunes et manquent logiquement de recul. Un magazine par essence surfe sur ce qui est le plus en vogue, pas sur ce qui est le plus signifiant.
De plus, les gens ne veulent pas tous lire un article de fond, et quand il y en a, ils sont assez médiocres. Je pense notamment au grand format de Trax sur Underground Resistance. On parle de ce qui marche en ce moment, on recouvre tout mais pas en profondeur.

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La qualité de la musique électronique a-t-elle chuté ?

Proportionnellement, la quantité des morceaux à jeter a augmenté… Mais c’est forcement aussi le cas des bons morceaux !
Je prends un exemple. J’ai regardé il y a quelques temps sur Discogs le nombre de morceaux techno sortis par an entre 1995 et 2000. On arrive à une moyenne générale de vingt mille productions par an. J’ai contacté Beatport dans le cadre de ma thèse, ils estiment à quarante mille le nombre de références reçues… par semaine. Il y a donc plus de musique de qualité, d’autant que le matériel disponible est plus pointu et permet une haute qualité de post-production.
Mais la facilité avec laquelle on fait de la musique ou on crée des labels résulte en un trop plein de contenu, souvent inutile. Avant il fallait passer par le filtre des labels (souvent exigeants, comme le Tresor), des directeurs artistiques et des DJ. Maintenant il suffit de poster sur Soundcloud.
Se pose aussi le problème des anciens. Derrick May ou DJ Deep ont arrêté de produire quand ils ont estimé avoir fait le tour de leur projet musical, ce qui n’est pas le cas de beaucoup.
Je pense qu’aujourd’hui écouter de la musique électronique n’est plus un choix, parce qu’elle est partout, tout le temps, mais que nous ne tarderons pas à rentrer dans une période « intellectuelle » de ce genre résultant de la fin de l’effet de mode, avec moins de production pour plus de qualité de la part de ceux qui continueront à exercer dans ce genre. C’est déjà le cas avec le jazz et le rock.


Le débat vinyle/CD est-il futile?

En effet, le support n’a pas d’importance, c’est ce que l’on transmet qui compte. Beaucoup de DJ se servent du numérique. Le retour du vinyle est génial : le rapport à la musique change, il y a une démarche, un aspect rituel et une charge émotionnelle formidable.
Toutefois je pense qu’il faut redéfinir la notion de disc-jockey. Il faudrait plutôt appeler ça des selectors : trouver une sélection de disques qui vont bien ensemble. Alors bien sûr, acheter des vinyles s’apparente à une forme de résistance. Mais je ne crois pas qu’il faille condamner le mp3. La musique ce n’est pas le vinyle sinon rien. On ne condamne pas les gens qui jouent du synthé au lieu de pratiquer sur un piano classique. Rappelons l’intérêt primaire du numérique, qui permettait au départ de délaisser un support lourd, et difficilement transportable au profit du CD puis du MP3.  Un DJ talentueux, peu importe le support, c’est quelqu’un qui maîtrise son art.


Propos recueillis par Julien et Timothée

Vous pouvez vous procurer l’excellent ouvrage de Mathieu Guillien, La Techno Minimale, aux éditions Aedam Musicae.

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