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Un panorama de la critique avec Guillaume Heuguet

photo G. Heuguet

D’une interview avec le rédacteur en chef de la revue Audimat et membre du label In Paradisum, nous avons voulu faire une analyse de la critique musicale et de sa consommation moderne.


Ce que le streaming change

Le 19 Novembre, le blog consacré à l’industrie musicale HypeBot, relayait un article intéressant. Écrit par une certaine « Alueda », il faisait état d’un problème dans le journalisme et la critique musicale. En cette semaine de novembre, elle a fait un constat alarmant : de multiples journaux influents, musicaux pour la plupart, donnaient de l’importance à des événements secondaires mais largement relayés sur internet et comportant une part dominante d’aspect « people », prenant le dessus sur le contenu culturel. Ce sont The Guardian, Spin, Rolling Stone, ou Fact Magazine (qui se définit comme le meilleur webzine musical anglais) pour ne citer qu’eux. La semaine ne semble se résumer qu’a deux actualités croustillantes, d’une part Kim Kardashian affichant son postérieur, de l’autre une brouille entre la chanteuse Lorde et le producteur Diplo. Mais comme le souligne la blogueuse « Alueda » sur son article original, on peut trouver des exemples similaires un peu partout, à n’importe quel moment.
Alors bien sûr, la question d’une critique musicale utile se pose toujours, déjà parce qu’elle est un fait éminemment subjectif, résultant d’une sensation abstraite et purement personnelle. Certains y verront un moyen d’aiguiller le lecteur, d’autres une facilité pour promouvoir un artiste, ou encore un travail inutile puisque résumé de pensées arbitraires.
Le travail de critique a changé, au gré des transformations du paysage médiatique. L’évolution du rythme de consommation, la boulimie musicale pour le mp3 et sa gratuité font de la critique un objet sans importance, voire un passage facultatif visant quelques fois à conditionner l’écoute sans pour autant pousser au débat et à la réflexion. Finalement la philosophie de la critique musicale (si l’on regarde les Trax, Tsugi et consorts), se résume à un panel d’outils assez limité se bornant fréquemment à une critique de quelques lignes (c’est le cas dans les pages de fin de Tsugi : comment résumer un album et son travail en cinq lignes) ou bien à quelques grands formats au contenu peu poussé, l’aspect biographique souvent privilégié face au contenu audio lui-même.
Devant la profusion de contenu, la nécessité de guide musical, à la fois essentielle et raréfiée, remet en question la critique musicale et son sens.
Sans pour autant jeter le journalisme musical au placard, la critique est peut être déjà morte sans qu’on le sache : tout le monde a un avis, ce n’est pas nouveau, mais chacun a désormais les moyens de le faire savoir haut et fort. Que ce soit avec le cinéma (Vodkaster, Allociné), ou de manière plus générale sur n’importe quel objet culturel (films, séries, jeux, livres, BD, musique), chacun peut se targuer d’apporter sa vision établie, peut vomir sa bile ou déclamer son amour sur l’œuvre choisie et s’approprier le rôle du critique. Ainsi, le journal musical, concurrencé par les possibilités du web et par l’avalanche de données qui en découle, semble éclipser son exigence pour divulguer un contenu lisse, peu poussé où la recherche, la découverte, apparaissent comme souvent reléguées au second plan.

Tout comme le journalisme dans son ensemble, la critique musicale a connu des changements successifs avec l’essor de l’Internet puis du web 2.0, la vague du blogging dans les années 2000 et l’arrivée de la presse musicale en ligne. À présent les prescriptions suivent immédiatement les sorties des albums et gratuitement plutôt que nécessairement en retard dans des parutions papier payantes ; enfin le support numérique permet ce mélange idéal de la critique et de l’objet de la critique, l’intégration du matériau sonore dans l’article même. En somme, la critique musicale a changé, et pour Guillaume Heuguet elle doit encore changer. Cette nécessité vient de nos nouvelles manières de consommer la musique, et les transformations sont nombreuses.
Depuis le développement lié à la 3G des plateformes de streaming sur nos tablettes et téléphones, l’écoute est devenue permanente et nomade. Critiques et produits musicaux se retrouvent dorénavant sur le même support numérique, consultables instantanément et simultanément, loin de la configuration physique du magazine et du disque. Tout d’un coup cette énorme masse de morceaux créés devient accessible pour la moitié du prix d’un album, voire gratuitement en streaming. Les nouveaux supports rassemblent un public mondialisé ; sinon les barrières culturelles, le streaming musical a fait tomber les frontières physiques entre des scènes locales isolées des publics extérieurs. Le catalogue disponible, en s’ouvrant au local et à l’amateurisme comme dans Soundcloud ou Bandcamp, devient illimité. Les partages, les échanges sont alors planétarisés et fonctionnent comme de larges réseaux de liens : la musique et les goûts ne se communiquent plus dans un espace physique défini. Enfin, suivant les différentes propositions des plateformes musicales, de nouvelles formes d’écoute sont apparues, catégorisables en écoutes actives et passives. Naviguer et écouter de soi-même serait une consommation active ; écouter une liste, une radio en streaming, des publications sur un blog relèverait de l’actif et du passif : si la sélection est pré-établie, il reste la possibilité de choisir et de sauter les morceaux. Néanmoins ce n’est pas la fin de l’écoute d’albums en profondeur, ni des réflexions poussées sur le matériau musical. « Au moment de Fluokids [le blog créé par Guillaume Heuguet en 2005 dans une esthétique pop, journal intime] on nous disait que cette consommation présentait un rapport superficiel à la musique, que les jeunes n’étaient plus cultivés. Avant on faisait un peu des deux, ce n’est pas inconciliable. Mais il y avait tout un dispositif pour être informé, il fallait acheter un magazine qui avait tendance à favoriser les articles longs, alors qu’aujourd’hui il suffit de publier le morceau. On peut écouter de la musique sans la médiation de la critique musicale mais cela ne remplace pas pour autant des articles de fond, tous les rapports à la musique sont valables ».
Et les multiples façons d’écouter de la musique sont d’ailleurs autant de discours différents sur le sujet : la mise en avant de l’artiste sur Bandcamp, le simple amateur sur Soundcloud, l’amateur exigeant sur Qobuz. La consommation musicale se fait dans les différentes plateformes de diffusion et s’exprime par différents sens et publics. Dans un article à paraître dans Culture & Musées, Guillaume Heuguet met en lumière les variations sémantiques à partir d’un même mix de Boiler Room, selon le format d’archivage lié à une plateforme en particulier.

photo boiler room

« J’avais pris un mix et j’avais regardé comment il était diffusé en direct sur Livestream, puis archivé sur Soundcloud et repiqué sur YouTube. Le direct sur Boiler Room, en plan fixe sur le DJ et le public derrière lui, avec un tchat sur le côté, était dominé par cette occasion d’une effervescence communautaire, la mise en scène d’une communauté underground en fait : Boiler Room c’est un petit groupe de personnes choisies. En jouant sur la restriction de l’évènement et sur la rhétorique de la communauté d’initiés parlant un langage censé être connu d’eux-seuls, il intégrait aussi dans son cercle des individus interagissant sur le tchat et sur les réseaux sociaux devenant alors une masse, une masse élitiste toutefois. Sur Soundcloud enfin, le spectre audio montre que le mix est une unité musicale, la dimension visuelle est totalement différente. Sous ce format, il est fait pour circuler, il devient plus œuvre puisque moins relié à l’évènement et sa communauté ; il s’adresse alors à une autre communauté, qui va écrire par-dessus l’onde sonore. »
Chaque site propose donc un rapport à la musique qui lui est bien spécifique : entre Spotify, Bandcamp ou Soundcloud, les acteurs du streaming musical ne peuvent pas être tous mis à la même enseigne, que ce soit en termes de public, d’objectifs (commerciaux et artistiques), ou de modèle économique. Cependant c’est YouTube, trop souvent catégorisé dans les plateformes vidéo qui, selon Guillaume Heuguet, va prendre le pas pour la musique. Le site est plutôt imprévisible, en permanence dans une logique d’expérimentation. En particulier, récemment, dans le monde de la musique : YouTube Music Key entend concurrencer les autres sites de streaming musical en ajoutant à Google Play Music la possibilité de jouer les vidéos sans publicité et hors ligne, ainsi que YouTube Mixes, un système de recommandations basé sur nos écoutes et téléchargements précédents. Avec son catalogue gigantesque – quasiment toutes les musiques sont sur YouTube – le site peut réellement devenir le leader du marché du streaming. Finalement, avec l’émergence du streaming, le consommateur de musique se retrouve perdu, du moins submergé devant l’offre disponible et les ajouts permanents de nouveaux morceaux. Plus qu’auparavant, il a d’une part besoin de guides qui défrichent, sélectionnent, mettent en lumière pour lui ; ce sont les blogs prescripteurs, les recommandations automatiques des plateformes de streaming. D’autre part, le travail de la critique approfondie nécessite toujours autant des professionnels du journalisme musical. Les nouvelles technologies n’ont pas rendu les critiques musicaux obsolètes, mais au contraire indispensables.


Audimat en mouvement

Pour autant, cette demande de défrichage n’est pas satisfaite dans la presse en général même si l’on trouve toutefois des exceptions telles que The Wire ou New Noise. En France, la revue Audimat, créée il y a deux ans en collaboration avec le festival des Siestes électroniques, cherche à réinstaurer un débat intelligent autour de la musique. La critique chez Audimat se distingue par son aspect et son format. Réalisés de manière assez sobre, privilégiant le texte plutôt que l’image, les travaux de la revue cherchent à privilégier le fond à la forme, la réflexion sur la musique, avec des articles originaux ou traduits sur des thèmes variés, des idées reçues sur l’histoire de la house (Audimat 1) à l’esthétique de la chanson rare (Audimat 0). La revue est créée en 2012, sur un rythme de deux numéros par an, et est composée de deux rédacteurs en chef et un directeur de publication. L’idée est de « défendre une autre manière d’écrire » sans forcément coller avec l’actualité dans l’optique de suggérer un mode de lecture propice à la réflexion et au débat. Le support papier est au départ privilégié car supposant une temporalité différente des articles internet. D’ailleurs, lecture et musique vont ensemble, nous dit Guillaume Heuguet, on lit pour mieux écouter. Les deux rédacteurs en chefs cherchent à construire une discussion et non un guide de consommation, en s’inspirant des Cahiers du cinéma et des revues de littérature, au risque de paraître élitistes, un compliment pour eux. Le succès est relativement présent, avec 1200 exemplaires tirés par revue.

En décembre 2013, la revue s’est exportée au format vidéo, sous l’impulsion de Samuel Aubert son directeur de publication, mais aussi de la plateforme d’hébergement Dailymotion elle-même. Si pour Guillaume Heuguet la manière idéale de faire de la critique sont les traditionnels articles longs sur papier, cela peut aussi passer par une conversation filmée, entre connaisseurs. Dans une esthétique aussi sobre que la revue – quatre fauteuils dans un espace vide, une image en noir et blanc – l’émission Musique Info Service propose débats et critiques d’albums d’une quinzaine à une vingtaine de minutes. Autour d’Etienne Menu, également rédacteur en chef de la revue, on retrouve des journalistes de Vice, Grazia, Les Inrockuptibles, The Drone. C’est un discours truffé de références, un discours de spécialistes. L’émission tente, en ce sens, de s’éloigner des automatismes que l’on retrouve dans les conversations sur la musique : « la manière spontanée de parler d’un disque de pop en général va porter sur la sincérité ou l’inauthenticité de l’artiste au lieu de parler du disque lui-même. Et puis les journalistes arrivent trop souvent avec leur expertise toute faite, leurs postures. Enfin dans un débat, l’oral peut aussi manquer de rigueur par rapport à l’écrit, quand un argument est donné celui en face ne répond pas forcément dessus et c’est frustrant puisque c’est en répondant sur l’argument qu’on peut creuser la question et aboutir à un résultat ». Comme la revue, Musique Info Service entend construire un dialogue érudit et pensé sur la musique, l’idée ce n’est pas seulement de donner son avis, des avis sur la musique il y en a plein. C’est un exercice complexe, « il n’y a pas de montage, cela demande beaucoup de savoir-faire de la part des intervenants pour gérer leur temps, ne pas être en train de réfléchir en parlant. Il faut alors compter sur la bienveillance du spectateur. Quand on cherche son idée, les deux premières phrases ne sont pas forcément intéressantes, puis dans la troisième phrase on trouve enfin la bonne ». Finalement, au-delà du souci de rémunération des acteurs de la revue, le développement de la chaîne Dailymotion semble en fait être un entre-deux qui guide un nouveau public, cherchant là des clés et des avis, vers la revue papier. Néanmoins la déclinaison sur format vidéo n’est pas la seule innovation de l’équipe d’Audimat pour faire évoluer la revue. « Le numéro 4 d’Audimat devrait être un numéro bilingue, avec une même thématique pour tous les articles. Ce sera ainsi moins un recueil d’articles qu’un sujet travaillé en profondeur, toujours en variant les formats. On veut donner un espace aux critiques français pour faire un article de fond puis les diffuser à l’étranger, et dans l’autre sens faire circuler des articles étrangers. Nous sommes aussi en contact avec des auteurs anglais : plein de très bons livres sur la musique ne sont pas traduits et on aimerait être co-éditeurs pour les publier en France ».

En dépit des critiques, voire des moqueries, le journalisme musical n’est pas encore enterré, ni même agonisant. En fait la massification des contenus, facilitée par les plateformes toujours plus nombreuses nécessite un tri, et par là même le journaliste musical se positionne en guide, suggérant une piste à ses lecteurs. Finalement la différence en termes de qualité de contenu est peut être principalement géographique. La culture anglo-saxonne avec des figures telles que Simon Reynolds ou Lester Bangs semble plus apte à des débats rarement prolongés en France. On ne soulève pas les questions, on manque de prise de recul et finalement la petite pige est préférée à l’article de fond. En France, les travaux comme ceux de la revue Audimat permettent de rafraîchir cette culture journalistique en faisant bouger les lignes et en instaurant une profondeur dans la critique qu’il est assez rare de retrouver aujourd’hui. « C’est la l’idée d’Audimat, il serait dommage que disparaisse par raréfaction l’idée que la musique peut apporter des bénéfices tant au niveau culturel que personnel. La musique peut même être un prétexte pour tourner de belles phrases, pour poser des questions élégantes ».
Car finalement, un certain nombre de magazines, revues, auteurs s’efforcent de fournir une critique musicale recherchée en dehors des carcans habituels médiocres, faisant mentir l’adage « Writing about music is like dancing about architecture ».


Marc Blanchi, Timothée Suillaud

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