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Vous reprendrez bien une Sound Pellegrino

On le connait rappeur, DJ ou même popstar le temps d’un album (à oublier), c’est aujourd’hui sous sa casquette de producteur que Teki Latex revient avec son pote Orgasmic pour nous présenter la quatrième compil de leur label Sound Pellegrino, Melodic Mechanisms. Il n’en a pas fallu plus pour que le Gorille aille les retrouver pour parler un peu avec eux de leur vision de l’électro française en 2015.

Sound Pellegrino Thermal Team by KEFFER

Pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre nouvelle compilation ?
Teki Latex 
: Sound Pe volume 4, c’est une compilation…
Orgasmic : … Melodic Mechanism
TL : … Sur laquelle on retrouve un noyau dur d‘artistes du label, à savoir des gens comme Koyote, Joe Howe, Nicolas Malinowsky, Matthias Zimmermann, DJ Orgasmic, des gens qui sont des découvertes plus récentes comme Doline, Medicis & Vanshift, Voltery, et puis des coups de cœurs qui ont pour point commun d‘être tous les trois basés à Londres, Sudanim, CYPHR, et Moleskin

Comment vous les avez rencontrés ?
TL 
: On les a rencontrés parce qu’on joue leur musique, qu’on écoute leurs morceaux depuis longtemps, qu’on les a vus jouer et qu’on aime ce qu’ils font, qu’ils font un petit peu partie d’une scène londonienne qui en ce moment nous parle beaucoup . Il y a aussi Crystal, les Japonais, qui eux font carrément partie de la famille Sound Pellegrino. Et la pièce de résistance : Chilly Gonzales et P. Morris, deux artistes qu’on adore, qu’on a réunis et dont on a suggéré la collaboration. P. Morris est un grand fan de Chilly Gonzales depuis toujours, donc ça avait du sens. Ils se sont bien entendus, et ils ont fait un morceau superbe.

Tu parles de la scène londonienne, quel regard vous portez sur la scène électro/techno française actuelle ?
TL 
: Il y a plein de trucs qui se passent, plein de labels qui se bougent, que ce soit Zaltan et le label Antinote, le label ClekClekBoom, la clique Get the Curse… Et après, Bromance, Club Cheval et les Ed Banger qui sont toujours là. Par contre il n’y a pas un son, mais tant mieux. Mais je pense qu’en plus de toute cette diversité, ça serait assez sain qu’il y ait une scène française qui soit typiquement française, qui se démarque. Je pense que ça va être la génération d‘après qui va mettre au point le son parisien, qui va être un truc qui n’existe pas ailleurs et qui va être un regroupement de trois/quatre/cinq labels qui vont dans la même direction.

La particularité de cette compil c’est qu’elle met en avant la mélodie et rompt avec une techno exclusivement percussive. Vous pensez que le son parisien dont tu parles devrait aller dans cette direction ?
TL 
: Non, je pense que c’est véritablement un truc pour compléter la compil d’avant. On était un peu gavé par la surenchère de la mélodie, par le truc un peu guimauve qu’on sentait chez les producteurs d’électro qui se mettaient au pseudo r’n’b futuriste, et qui avaient des ambitions pop et rajoutaient des couches et des couches de trucs super cheesy dans leur musique. Le côté techno ultra mélodique, ultra grand public, nous a aussi gavés : les Karlkbrenner et compagnie, c’était pas trop notre tasse de thé. Donc on avait une sorte de réaction par rapport à ça, qui était de jouer beaucoup de morceaux percussifs, beaucoup de drumtracks, beaucoup de techno un peu plus basée sur les textures et moins sur les ritournelles. Et en fait au bout d’un moment on s’est rendu compte qu’il fallait quand même de la mélodie pour contrebalancer tout ça, que c’était intéressant de prendre ce côté jeu de construction des drumtracks, et de le compléter avec des morceaux dont la fonction serait justement d’amener de la mélodie.
Pour moi ce qui a été le déclic c’était le deuxième album de Lorenzo Senni. Son style à lui c’est de la trance sans beat, de la trance qui serait comme des a cappella de synthé trance en fait, ça reste rythmique sauf qu’il n’y a pas de batterie. J’ai fait un mix, Deconstructed Trance Reconstructed, dans lequel j’ai pris d’un côté les morceaux de trance sans beat, ou d’ambiant, ou de grime sans beat, qui me touchaient au moment où je l’ai fait, et de l’autre côté des morceaux purement rythmiques, et je les ai assemblés comme on assemble un lego vert avec un lego rouge pour faire un vaisseau spatial. Ce qui nous intéresse tous les deux (je tiens ça d’Orga) ça a toujours été de prendre un morceau A et un morceau B et d’en faire un morceau C en les mélangeant.
: Il y a un morceau qui synthétise très bien tout ça dans la compil, c’est le morceau qui l’ouvre, Karidja de Dolin.
TL : Il a écouté le mix dont je parlais. Il allait déjà un petit peu dans cette direction et il nous a fait écouter une dizaine de démos qui sont incroyables. Du coup on en a mise une sur la compil et on va sortir les autres en maxi.

 

Pour en revenir à la scène française actuelle, le Gorille a pu bavarder un peu avec Mathieu Guillien qui considère que la Concrète signe « un nouvel âge d’or parisien » ; vous en pensez quoi ?
TL 
: J’y suis allé récemment, j’ai trouvé ça hyper bien, mais c’est plus une fête la Concrète en fait, ça draine. Il y a quelques producteurs qui sont un peu dans son sillon, Oxyd, des mecs comme Antigone… Au final, la Concrète c’est un signe de bonne santé pour les fêtes techno à Paris. Après, il n’y a pas vraiment une scène musicale derrière la Concrète encore. C’est plusieurs scènes qui s’y retrouvent, mais il n’y a pas d’artistes 100% issus du mouvement Concrète qui font parler d’eux en temps que producteurs.

Au-delà de la production musicale, qu’est-ce que vous pensez de la démarche des journées du dimanche ?
: Ça a fait tomber certaines normes, c’est-à-dire qu’avant, tout était effectivement beaucoup plus normé, que ce soit au niveau de la production, des endroits où on fait la fête etc. C’est vrai que ça a peut-être réouvert un petit peu les choses. C’est sûr que pour moi il y a une période post Concrète.
TL : On va en récolter les fruits bientôt.
: Voilà, je pense que c’est pas encore matérialisé dans la production musicale, mais que ça va pas tarder. En tout cas c’est sûr que ça  a changé quelque chose dans le paysage de la musique électronique.

Vous qui trainez maintenant depuis plus d’une quinzaine d’année dans les salles parisiennes, qu’est-ce vous en pensez aujourd’hui ?
TL 
: Il y en a trop, mais c’est vrai que c’est rare de trouver une petite salle avec du bon son. Aujourd’hui il faut pouvoir se payer des gros systèmes, donc il faut du rendement, et donc ça peut être que les énormes salles, dont Concrète, qui peuvent avoir un son correct. Le Monseigneur par exemple c’est super bien sur le papier, mais, de ce que j’en entends parler, je crois que le son est pas encore à la hauteur du lieu – c’est difficile de juger quand on n’est pas allé dans un endroit. Je pense que pour les plus petites salles il y a un peu de mal à s’aligner sur le soundsystem. Ce qui est l‘avantage d’une ville comme Berlin par exemple, où le moindre petit bar, la moindre petite cave est équipée ; ils ont dépensé toutes leur tunes là-dedans, c’est complètement insonorisé, il y a jamais de problème de voisin etc. A Paris il y a quand même beaucoup de problème de voisinage. On est dans une ville très gentrifiée, qui fait que tu te retrouves avec des plaintes dès que t’essayes de faire quelque chose.
: Paris aura toujours un mode de clubbing qui sera particulier, et qui sera pas celui de Berlin ou de de Barcelone. Mais ta question portait que sur Paris ou sur la France en général ? Parce que pour moi un club comme le Sucre, à Lyon, c’est idéal. Là je trouve que toutes les conditions sont réunies : le son, l’espace, la manière dont c’est agencé…
TL : … La place du club dans la ville aussi !
: Et ça c’est quelque chose qu’on peut difficilement faire à Paris, à part sur les quais dans le 13e … Mais ça viendra peut-être ce truc de province, au fur et à mesure que le Grand Paris va vraiment prendre forme. À terme on arrivera à un truc comme Londres, ou il y aura un Paris 1 qui sera comme le Paris intramuros maintenant, et puis le reste va se développer autour. Et les distances, les transports, ça va considérablement se réduire.

Quelle évolution est-ce que vous avez pu constater sur le relais des musiques électroniques par les médias traditionnels ?
: Il y a plus de relais parce que ça génère de l’argent, parce que ça arrive à des sphères où on peut inclure ça dans la pop music, mais  dans les médias généralistes tu n’iras jamais plus loin que ça. Pour que la France découvre Pharrell Williams et qu’il passe au Grand Journal, il a quand même fallu attendre Happy, et qu’il mette un chapeau vintage. Donc voilà, je pense que ce qui fait que tu accèdes aux medias mainstream, que tu es invité, c’est que tu passes un certain nombre de ventes ou de personnes sur les réseaux sociaux, mais pas autre chose. Ça reste basé sur des chiffres je pense.

Pour l’ensemble des genres musicaux ou seulement pour l’électro ?
: Encore une fois, je crois que c’est le nombre de ventes qui compte. Je sais pas quel groupe de pop tu vois chez Ruquier par exemple. Les seules personnes que j’ai vu invitées chez lui dans les deux derniers mois, c’est Kendji Girac, c’est les Frero Delavega. Si tu veux quelqu’un de la musique électronique qui y a accès, il n’y aura que David Guetta, personne d’autre en France.
TL : Je pense qu’aujourd’hui il n’y a pas de place pour la musique à la télé. Peu importe ce que c’est. A part dans The Voice et dans les émissions de télécrochets, il n’y a pas de place pour la musique à la télé. Je crois que toutes les musiques passent par les réseaux sociaux, pas que la musique électronique. Je pense que le phénomène des fanbases par exemple, ça c’est un truc des réseaux sociaux, et c’est le truc le plus fort en ce moment. Pour les sous-cultures, c’est que le net.

 

Six ans après la création de Sound Pe, est-ce que vous en tirez un premier bilan ? Vous avez pu constater des effets sur les carrières de vos différent artistes ?
TL 
: Ça leur met un pied à l’étrier bien sûr, à fond. Mais bon après, les gens auxquels on s’intéressait il y a cinq ans sont pas les gens auxquels on s’intéresse aujourd’hui, parce que justement notre marque est basée sur la découverte constante et sur l’anticipation. Quand on a commencé il y a six ans, c’était vraiment : on prend quelqu’un, on lui fait faire un maxi, et après on le laisse voler de ses propres ailes. On prend quelqu’un qui a déjà une carrière ailleurs, on lui fait faire un truc spécialement pour nous et après il reprend sa carrière là où il avait commencé sa parenthèse. Mais il y avait un côté, « si t’aimes une colombe, laisse la s’envoler, elle reviendra à ta fenêtre ». Donc on s‘était construit notre famille musicale un petit peu comme ça.

Au-delà de Sound Pe, est-ce qu’aujourd’hui « Teki Latex » et « Orgasmic » sont devenus des marques ?
TL 
: J’aimerais que tu dises vrai. Moi j’ai le sentiment que c’est pas assez le cas encore, mais j’aimerais que tu dises vrai… J’aimerais que tous les mecs qu’on a mis sur cette compilation, l’année prochaine, ils aient tous des dates toutes les semaines, qu’ils soient tous bookés, qu’ils soient tous bankables, et qu’ils puissent tous gagner leur vie avec leur musique.

sound pe3

Propos recueillis par Ivan Piccon et Sabrina Eleb
Crédits photos : Keffer 

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