Young Fathers, tout en nuances

On a beaucoup entendu parlé des Young Fathers outre-Manche l’année dernière, après qu’ils aient gagné le Mercury Award, prestigieux prix musical récompensant la révélation artistique de l’année en Grande-Bretagne. Originaire d’Écosse, le trio n’en était pourtant pas à sa première récompense [plus tôt dans l’année ils ont récolté le Scottish Album of the Year Award]. A l’occasion de la sortie de leur nouvel album, le Gorille est allé rencontrer deux des trois membres du groupe, Alloysious Massaquoi et ‘G’ Hastings, pour discuter de leur univers musical, et de leur volonté d’être diffusés sur toutes les ondes de radio qui le voudraient bien.

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Vous vous êtes tous les trois rencontrés à Edimbourg, ville assez peu connue pour sa scène artistique, est-ce que cela a joué un rôle dans votre parcours ?
G : C’est plutôt le manque d’influence qui nous a influencé ! C’est un désert musical, qui nous a poussé à être plus qu’un groupe local. Dans une ville où la musique est très présente, il est facile de penser qu’on a réussi dès qu’on connaît le succès à cette échelle. A Édimbourg ce n’est pas le cas.
Alloysious : Ça avait peu d’importance pour nous. Dès le début on voulait conquérir le monde. Déjà à 14 ans, on voulait écrire des chansons, des chansons qui n’existaient pas encore. C’est ce qui fait qu’on est là aujourd’hui, on n’a jamais voulu être un groupe local.
G : A Édimbourg, il n’y a pas de groupes connus. Si ça nous a influencés, c’est une influence inversée.

Ça vous a en quelque sorte libérés aussi, vous n’aviez pas la pression d’un héritage musical imposé…
A : Oui, après tout, pas mal de groupes viennent de coins paumés où rien ne se passe..
G : Parfois, c’est ce qu’il faut pour se motiver à aller le plus loin possible.

Vous venez de sortir un nouvel album, vous l’avez enregistré en tournée puis à Berlin, c’est ça ?
: Oui, on l’a enregistré un peu partout, chez nous, à Londres, un peu en Australie… Comme on était en tournée, on n’avait pas trop le choix. En Australie on avait deux jours, donc on s’est mis dans un studio et on a commencé. On y a enregistré deux chansons. A Londres on était dans une chambre, à la maison c’était comme d’habitude. Berlin, on y est allés pour ne pas être dérangés, chez nous on a nos familles, nos proches, ce n’est pas qu’ils nous dérangent mais on voulait un endroit dédié pour finir l’album, et ça a été Berlin.

L’ambiance vous a plu ?
G : C’était cool.
A : On est passés d’un sous-sol à un autre sous-sol… à peine chauffé, qui n’était pas vraiment un studio. On n’a pas besoin de grand chose, d’équipements ou autres, on avait juste besoin d’un espace. Tant que ce n’est pas un placard..

Oui j’imagine… Vous avez enregistré deux chansons en deux jours, c’est plutôt rapide ! Vous travaillez toujours comme ça ? Votre premier EP, Tape One, avait été enregistré en une semaine.
A : Oui, on n’a pas assez de temps pour penser, on a besoin de libérer quelque chose. Donc on se fixe une date limite et à partir de ce moment-là on n’a plus de pression, on juge mieux de ce que ce que notre travail donne. On peut entendre l’album comme toi tu l’entends. Après, on ne peut plus l’écouter comme ça, on essaye de retrouver la sensation qu’on avait en l’enregistrant pour la première fois mais ça s’évapore.
Travailler comme ça, ça permet de projeter tout ce qu’on ressent à ce moment, sans penser au résultat que ça donnera.

Votre nouvel album est assez engagé, les textes aussi, le titre le révèle de manière assez explicite. Vous avez ouvertement pris position sur Tumblr en annonçant le nom, « But after all that, are things equal in this world ? FUCK NO. I still wanna ask for it backed with the best music we’ve ever recorded », maintenant que vous êtes plus exposés vous sentez-vous plus légitimes pour porter ce genre de messages ?
A
: Oui, la musique nous vient avec ce qu’on ressent. Tout le monde a ses peines, ses soucis, et nous avons la chance d’avoir ça pour projeter nos idées, nos pensées. C’est une manière de se libérer et de s’engager, demander l’égalité dans un monde qui ne l’est pas. On dit ça pour le racisme, “qu’est ce qu’un homme homme blanc?”,” qu’est-ce qu’un homme noir?”, mais aussi pour les femmes, la religion… Toutes ces choses sont liées, et beaucoup de personnes en ont des idées préconçues. Les catégories sont fixes alors qu’il y a beaucoup de zones grises, les gens ont de multiples identités. On tente de les cadrer, de leur imposer « qu’ils sont ainsi ».
G : Tu ne peux pas être ce que tu veux être.
A : Tu sais, cet album, son titre, c’est pour franchir cette barrière et montrer qu’on a diverses facettes. Par exemple si tu nous vois sur scène, tu ne t’attends pas forcément à ce qu’on se mette à danser. C’est ce genre de choses qu’on essaye de prouver, qu’on n’est pas enfermés dans une catégorie. Notre musique veut prouver cela, nos clips aussi… Tout cela forme un ensemble et renforce notre message. Les gens sont attirés par cela.

A propos de vos clips, vous les réalisez vous même, n’est-ce pas ?
G
: Oui, c’est un choix assez logique finalement, parce que personne ne tient à notre musique autant que nous. Quelques temps après Tape One on a pris nos caméras et on a commencé à tourner nous mêmes.
C’est la même chose que pour la musique, quand tu as l’oreille tu peux faire de la musique, et quand tu as l’œil tu n’as pas besoin d’aller à la fac, de devenir pro, tu peux tourner un clip. En fait, tu peux juste être doué, sans avoir besoin d’un diplôme. Ça dépend de tes goûts.
Avec les clips, on a réussi à retranscrire ce qu’on ressentait sans avoir la moindre connaissance technique. Je ne pense pas que nos clips auraient été meilleurs si on avait engagé des professionnels, parce qu’on y tient plus que les autres.

Vous savez ce que vous avez envie d’exprimer par vos chansons.
G
: Oui.
A : Et puis si c’est de la merde, au moins on sait que c’est notre faute.
G : C’est bien, on tente sans trop savoir ce que l’on fait, on essaye. C’est mieux d’agir, plutôt que de parler. C’est comme pour nos covers.

Vous les faites aussi vous-mêmes ?
A : Oui. Aucun d’entre nous n’a étudié l’art, ni même la musique. On est des autodidactes, ça nous permet de nous ouvrir à plus de choses. Quand on est pro et qu’on a étudié, à part si on a vraiment des opinions très prononcées, on ne cherche qu’à trouver un boulot, se faire de l’argent. On apprend à faire un truc aussi clean que possible, aussi net. Ça enlève tout sentiment de la musique.
Nous on fait de la musique « d’amateurs », authentique. C’est ce qui la rend humaine. Ça lui donne un truc en plus, une saveur en plus.

Là vous partez en tournée, puis retour au boulot ?
A
: La tournée sera au moins jusqu’en 2016. Mais ça ne veut pas forcément dire pas de nouvel album : on a enregistré le dernier sur la route, ce sera peut être la même chose. Quand on passe huit heures dans une voiture, on commence vraiment à s’ennuyer… Si on ne fait rien on devient fous. Donc ça arrivera probablement.

Ce sera votre deuxième album près avoir gagné le Mercury Award, ça avait changé quelque chose pour vous ?
G : Les gens savent qui on est, c’est tout ce qu’on voulait.
A : Oui, il fallait gagner un prix pour que les gens nous connaissent. C’est aussi bien que de vendre beaucoup d’albums.
G : C’est le but, on veut que les gens entendent ce que l’on fait.

Oui, c’est quand même l’objectif principal quand on est artiste.
G
: Je ne sais pas si c’est celui de tout le monde, mais c’est définitivement le nôtre.
A : Oui, on ne veut pas rester underground, être contre tout. Les gens comme ça ne veulent pas admettre que s’ils sont underground c’est que leur musique n’est pas bonne et c’est tout. Quand tu ne joues que devant tes potes, ne dis pas que c’est parce que ta musique est « real », trop profonde… C’est marrant.

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Autoportrait, 2015

Vous avez fait assez peu de collaborations pour l’instant, est-ce à venir pour le prochain album  ?
A : On va voir ce qui se passe, on a rien de précis en tête. On a collaboré avec des filles d’Afrique du Sud récemment, elles étaient à Édimbourg pour donner un concert dans une école. On était justement dans ce lycée pour faire une présentation sur être soi-même et s’assumer. Elles chantaient juste avant nous, on a adoré, on leur a proposé d’enregistrer quelques morceaux avec nous et elles ont accepté. C’est l’idéal, on rencontre des gens et ça marche.
G : Quand on est allés en Afrique du Sud, on a bossé avec des gens là bas, Michaia Zuchie, Zachie Abraham… La musique y est très libre.
On n’est pas fermé aux collaborations, on voit ce qui se passe. Après on préfère avoir nos propres succès plutôt que de se reposer sur la célébrité de quelqu’un d’autre, ou de faire des remix.

Vos clips sont sur Vimeo, plate-forme connue plus pour ses côtés artistiques qu’un Youtube qui héberge tout type de vidéos. C’est un choix de votre part ?
G
: Non, on voulait qu’ils soient sur Youtube aussi.
A : On a envie d’être là où sont les masses. Sur Vimeo, il n’y a qu’une certaine catégorie de personnes. Il y a une meilleure résolution, mais ça a peu d’importance.
G : On est aussi sur Youtube en fait. On aurait préféré être à un endroit, mais bon, peu importe tant que le public peut les voir. La résolution importe peu pour nous, c’est l’émotion qui est importante. Tu peux regarder une vidéo pixelisée et en retirer quelque chose quand même.

Finalement, vous essayez toujours de toucher un public plus large. Au dos de votre album, c’est écrit « classer sous pop/rock »…
A : Oui, on a décidé d’ajouter ça parce que ça permet d’intéresser tout le monde, c’est une catégorie plus vaste. En faisant ça, on prend le contrôle de l’étiquette qu’on nous colle. On est souvent décrits comme un groupe de hip-hop. On ne fait pas exactement du pop/rock mais c’est plus proche de notre travail qu’hip-hop ne l’est. Nos mélodies sont un mélange de beaucoup d’influences.
G : Oui, ce n’est pas vraiment ça mais c’est le meilleur rapprochement. Si on dit qu’on fait du hip-hop, on perd une partie de notre public : des gens qui ne veulent pas en écouter, se disent que ce n’est pas pour eux. En plus c’est injuste pour les puristes du hip-hop qui ne se reconnaissent absolument pas dans ce qu’on fait. Enfin, ça peut leur plaire, mais ce n’est pas ce qu’ils recherchent. Et c’est injuste pour nous, on n’a aucune loyauté envers le hip-hop et ce n’est pas ce qu’on fait. On s’y retrouve dans la pop/rock, et même si on perd quelques auditeurs là, tant pis. C’est l’endroit le plus logique pour nous parce que c’est le plus large. La pop, ça peut être n’importe quoi, ça change avec les temps. On est persuadés qu’aujourd’hui ce qu’on fait rentre dans cette catégorie et pourrait être diffusé sur les ondes de radios pop, et pas que sur des radios spécialisées.
A : Les gens devraient avoir l’opportunité de découvrir ce que l’on fait, c’est en partie un reflet de la société.

On l’a évoqué plus tôt, les journalistes ont du mal à décrire votre musique… Qu’est-ce que vous en dites ?
G, A : On n’y réfléchit pas trop.
A : On se lance et puis c’est bon. On n’essaye pas de faire un genre en particulier.
G : Les problèmes d’interprétation viennent après, il n’y a pas de pression quand on compose. C’est quand les autres essayent de la décrire… On préfère avoir l’interprétation des autres. Si on passait trop de temps à définir ce qu’on allait faire, on ne pourrait plus rien faire… Il n’y a pas de formule définie.

 

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Propos recueillis par Héloïse Thibault

White Men Are Black Too est disponible depuis hier soir en téléchargement ici :
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Plus d’informations
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