Feu! Chatterton – Fleurs célestes

Le Gorille a eu la chance de s’entretenir à l’EMB Sannois avec, probablement, le meilleur groupe français du moment. Quoique les probabilités n’y semblent être pour rien. Car Feu! Chatterton est l’antagonisme-même de l’attendu, des tangibles statistiques. Ils sont l’hybride et l’indicible, ce côté rétro qui fait chavirer nos âmes, cette modernité impalpable qui nous laisse de marbre. Si le narrateur emblématique qu’est Arthur n’a pu prendre part qu’à la photo de famille, ses quatre compères nous ont conté Feu! Chatterton, cet oiseau sensible et délicat, à la robe rouge, seulement. Rencontre légère avec Antoine, Clément, Raphaël et Sébastien…

Pour commencer, une présentation s’impose…

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De gauche à droite…

Antoine Basse. Référence : Jaco Pastorius. Fleur : Rhododendron

 Arthur Chant. Référence : Pierre Vassiliu. Fleur : Mirabilis jalapa

 Raphaël Batterie et percussions. Référence : Elvin Jones. Fleur : Pivoine

Clément Guitares et claviers. Référence : Jonny Greenwood. Fleur : Cocotier

Sébastien Guitares et claviers. Référence : Radiohead. Fleur : Lys

Racontez-nous votre tout premier concert ensemble.

Clément : On avait fait avant quelques concerts, assez peu, mais sans Raph, et même encore avant sans Antoine, juste à trois, c’était catastrophique… Et donc le premier tous ensemble, c’était au Scop Club en première partie de Garçon d’Argent, qu’on salue.

Sébastien : Surtout, c’était un concert important parce que c’est la première fois que venaient nous voir notre manager actuel, notre premier tourneur et un journaliste des Inrocks. C’est à partir de là que l’on a noué les premiers liens avec les professionnels de la musique.

C’est la question que je souhaitais justement vous poser. Quel a été le déclic de votre professionnalisation? Une rencontre, un concert? C’est donc celui-ci?

Sébastien : Alors le déclic s’est en fait opéré un peu plus tôt, quand on a sorti le clip de La mort dans la pinède. Dès qu’il est sorti, par hasard, un directeur artistique d’une maison d’édition (Sony ATV ndlr) nous a appelé dans la minute et a souhaité nous rencontrer. Et puis la rencontre de Jean-Baptiste, notre manager, a été déterminante.

Après il y a eu aussi un autre moment important dans nos débuts, les Bars en Trans. On a signé en édition puis pendant deux ans on a continué à écrire et composer. Et fin 2013, les Bars en Trans ont lancé médiatiquement le projet. En ont découlé les premiers articles dans les Inrocks, puis une plus grande attention du public, des programmateurs de concerts…

Clément : Il y avait une certaine pression, c’était notre première date en dehors de Paris, notre premier hôtel payé aussi (rires).

En parlant d’hôtel, quel est le pire que vous ayez pu faire?

Clément : Les pires sont les Formule 1, quand on est contraint de faire de la route entre deux dates…

Raphaël : Oui, quand tu dors à trois par chambre, qu’il fait un froid de canard…

Antoine : Tu n’as qu’un lit deux places avec au-dessus une mezzanine pourrie. La salle de bain est sympa aussi, en préfabriqué, collée dans la pièce.

Raphaël : Après, les meilleurs hôtels qu’on ait eu étaient en Belgique ou en Suisse.

 

Vous avez tous fait de brillantes études, diplômés des plus grandes écoles et conservatoire de musique (Antoine)… Qu’est-ce que ça vous a apporté dans votre expérience et travail de groupe et dans la compréhension du monde professionnel de la musique?

Antoine : Entendre les fausses notes (rires).

Sébastien : Ça nous a apporté beaucoup de motivation dans les moments où on ne travaillait pas. On se voyait en fait le weekend pour répéter, et on était à fond pendant deux jours. On a une capacité d’inertie assez grande dans le groupe. Avoir cette contrainte nous a rendu plus efficaces.

Clément : On ne s’en rend pas nécessairement compte, mais nos études nous ont aussi permis d’avoir les pieds sur terre, de nous ouvrir à tout ce qui se passe autour de nous, de réfléchir. On est allé au bout, et c’était long. Mais ça fait une vie antérieure où tu apprends pleins de choses, qui te servent inévitablement pour la suite.

Antoine : Cela a aussi fait de vous des putains de bosseurs. Je le vois, ça vous a permis de ménager votre temps et d’être plus efficients, de pouvoir faire des grosses sessions de boulot.

Raphaël : Il y a aussi dans ça une part de contre-productivité. Cette manière de bosser nous a apporté au début une rigidité nécessaire mais qui, sur le long terme, nous oblige à la réinventer. Parce qu’on travaillait beaucoup, de manière frontale comme en prépa, et au bout d’un temps il faut en sortir aussi.

Bien sûr on a toujours tendance à vouloir attacher à une musique des influences ou ressemblances. Mais si votre album est une bouffée d’air pur pour la chanson et la scène française, c’est qu’il existe dans Feu! Chatterton une profonde unicité, une singularité. Vous la tirez d’où?

Antoine : Ce n’est pas quelque chose que l’on a calculé, ça c’est fait assez naturellement.

Sébastien : Il y a le timbre de voix d’Arthur qui apporte beaucoup. Et au sein du groupe on a tous des influences multiples et différentes. On les mélange et cela donne un côté hybride. Comme on est tous présents dans chaque phase de création, tout ce qu’on aime se croise. Mais c’est difficile à analyser pour nous.

Raphaël : Il y a quelque chose dans le texte, le timbre et la position du narrateur qu’est Arthur, quand il se déplace sur scène, qui est très singulier. Et ensuite joue aussi le procédé d’enregistrement. Sur l’album on joue tout live. On ne fonctionne pas piste par piste.

Antoine : Il existe une unicité dans le son que nous a apporté aussi Samy Osta, le producteur de notre EP et de notre album. Ça nous fait plaisir en tout cas, parce qu’on a parfois l’impression que ça part dans tous les sens.

Clément : Sans en avoir conscience, c’est ce qu’on voulait faire. Après avoir bossé une chanson, on était contents. On se disait « tiens mais personne ne fait ça, c’est bien ». Au début, on ne réalise pas une chanson pour ça, on la fait pour se procurer des émotions. Et quand le résultat donne cette impression d’unicité, on est encore plus heureux.

Et finalement, un titre comme La Malinche, plus « tubesque », c’est peut être moins l’essence de Feu! Chatterton, non?

Clément : Ça l’est peut être moins mais ça l’est aussi !

Antoine : En même temps, c’est le premier titre qui est né d’une jam (improvisation ndlr). Les autres venaient souvent d’une composition de Clem ou de Seb, des arrangements qui venaient d’une personne, qui donnaient une chanson plus précise. La Malinche est née de la spontanéité d’une impro avec une batterie électronique.

Sébastien : C’est quelque chose qu’on refera sans doute par la suite, qui donne un aspect direct à un titre qui est aussi intéressant.

Raphaël : Ce titre nous a demandé énormément de travail. On a essayé une trentaine de structures avant de trouver la plus satisfaisante : la longueur des couplets, la place du pont, les refrains…

Clément : On peut se cacher derrière la complexité des arrangements. Donner à une chanson cet aspect plus animal, primitif et direct, tout en faisant quelque chose de bien et d’inédit, c’est un vrai challenge.

Si vous deviez en choisir une, quelle chanson préférez-vous jouer ensemble sur scène?

Antoine : Bic Médium je pense…

Sébastien : Je crois qu’on est tous d’accord là-dessus. Chacun y prend beaucoup de plaisir avec ses instruments, et on a le temps de s’installer.

Raphaël : Le texte aussi est très prenant.

Antoine : Et puis 15 minutes, tu as le temps de rentrer en trans. Si tu n’es pas dedans au début, tu l’es au moins à la fin (rires).

Votre album est sorti aux prémices de l’automne. Si vous peiniez au début à vous étendre chez un public peut être plus « populaire », la courbe a tendance a s’inverser petit à petit. Vous attendiez-vous à toucher ces personnes qui n’étaient pas acquises au départ?

Sébastien et Antoine, en synchro : On n’a pas encore réussi.

Clément : Ça commence. Après nous savons que notre musique n’est pas si facilement accessible, mais on ne le fait pas pour ça non plus. On remplit des salles aujourd’hui, c’est quand même la preuve que le projet touche.

Raphaël : Après il y a aussi une très bonne communication des salles sur Feu! Chatterton, qui permet de les remplir alors que Feu n’est pas encore connu de tout le monde.

Sébastien : La promo fait son effet mais on n’a pas encore touché le public des radios plus populaires. Je pense que c’est quelque chose qui va prendre du temps. La musique que l’on fait ne peut pas toucher tout le monde instantanément.

Clément : On ne fait pas une musique qui, à l’image de Fauve, fait un carton, ou Maître Gims, qui à l’aide d’un tube arrive à fédérer beaucoup de gens d’un seul coup. On en a conscience, mais on a l’idée de travailler sur la longueur, ce n’est vraiment pas ce que l’on recherche.

Sébastien : En réalité on ne recherche rien. On aurait été très contents si ça avait été le cas, mais ce n’est pas un objectif que l’on se fixe.

Raphaël : On est seulement en train de découvrir où notre musique se place sur le marché de la musique, à quel public elle semble correspondre.

Antoine : On est rejeté par tout le monde (rires). Les indés ne veulent pas de nous, et la grande pop ne veut pas de nous non plus. En vrai on va faire un deuxième album electro-pop (rires).

Clément : Un duo Arthur-Maître Gims, ce serait vraiment innovant.

Au-delà d’être compagnons de groupe, vous êtes avant tout des amis. On l’a vu, l’amitié devient fragile quand elle se pare d’un voile professionnel. Qu’est-ce qui pourrait « Yoko Oner » Feu! Chatterton?

Sébastien : Je pense que si ça avait été le cas, ce serait déjà fait. Maintenant on est dans une phase beaucoup plus posée. L’année dernière notamment, était une année assez difficile.

Antoine : Lors de notre première tournée on a découvert ce qu’était de vivre l’un sur l’autre, partager nos chambres d’hôtel. C’est pire qu’une coloc !

Sébastien : Il y avait plus de pression, de promos, on travaillait à côté en studio, sur l’EP, puis l’album…

Une anecdote sur Feu! Chatterton que personne ne connaît?

Agen c’est une ville qui envoie du lourd.

Propos recueillis par Tim Yarrepud. Merci à l’EMB Sannois et Feu! Chatterton pour cette belle soirée du 28 novembre. 

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