Le magistral « au revoir » de la RBMA

Des suites des terribles attentats qui ont ensanglanté notre chère capitale, tous les événements de la RBMA ont été annulés, par mesure de sécurité. Tous ? Non, une soirée peuplée d’irréductibles noctambules résiste encore et toujours à l’envahisseur. Et quelle soirée, puisqu’il s’agissait ni plus ni moins du closing de ce mois de tremplin musical proposé par Red Bull. Fidèle au poste, Le Gorille s’est rendu à cette dernière nuit qui, il faut bien le dire, nous a mis du baume au coeur.

La Gaîté Lyrique, espace culturel consacré aux arts numériques et aux musiques actuelles depuis 2011, accueille cette nuit hybride et polymorphe. Entre musique et art, plongée aux confluences de deux mondes qui n’ont fait qu’un le temps d’une nuit.

La soirée se passe sur trois niveaux, pour trois espaces musicaux différents. Au premier étage cache la Psyche Pop Room, un espace avec platiniste et pianiste, les deux s’accordant assez joliment. Une belle façon de lancer la soirée.

Les installations d’œuvres créent le lien entre musique et art. Une chambre sonore, crée par Moritz Von Oswald en 2011, propose un espace capitonné, nimbé de lumière bleu-violette. Des enceintes rondes incrustées dans les murs créent un espace d’immersion sonore original. « On se croirait dans Enter The Void », commente-t-on à côté de nous. On ignore si Gaspar Noé a influencé Von Oswald, mais l’œuvre est une proposition résolument intéressante.

Autre exemple, « Terminal », une des six installations du collectif parisien Scale, propose un couloir uniquement éclairé par des stries de lumière blanche au sol. On connecte son téléphone portable sur un réseau Wifi dédié, il est ensuite possible de créer de la musique de façon intuitive, en jouant avec l’écran de son téléphone. Secouer, glisser, taper, des gestes simples qui produisent des sons différents, et sont retransmis en direct dans l’installation. Cet espace, entre expérimentation sonore et jeu musical est une expérience assez hypnotique, unique en son genre.

Au niveau -1, des canapés et tables basses permettent de se remettre de ses émotions autour du bar. Point négatif de la soirée, peut-être le seul, deux barmen en sous-effectif, noyés par la foule. On nous apprend que tel est le cas pour tous les bars des autres étages, tous pris d’assaut. Bien que les tarifs des boissons étaient raisonnables, on apprécie moyen d’attendre 20 minutes son verre de vin.

On se console avec la multitude de choses à faire, à commencer par la visite de l’exposition Paris Musique Club, en libre accès ce soir-là. Elle questionne les relations entre musique et numérique, à travers des propositions innovantes, à l’image de Résistance, une installation qui comprend un piano qui joue tout seul, en lien avec des néons entrelacés de manière géométrique, qui changent de couleur en rythme.

© Teddy Morellec / La ClefRésistance – Paris Music Club 2015 © Teddy Morellec

On est fascinés également par 1020s, sorte de coulée de couleurs et de zébrures, avec en fond sonore le Boléro de Ravel. L’installation nous plonge dans une forme de synesthésie, nous prend la main pour laisser l’imaginaire vagabonder en rythme.

© Teddy Morellec / La Clef1020s – Paris Music Club 2015 © Teddy Morellec

Dernière œuvre marquante, Playground, qui nous propose de monter sur une plateforme pour une partie de Twister musical. Ici, il ne s’agit pas de se contorsionner sur des billes de couleur, mais de faire jouer des rangées de caisses claires par l’action de nos pieds, les peaux s’illuminant de couleurs différentes à chaque nouvelle mesure. Si d’ordinaire c’est la musique qui entraîne l’action de danser, ici le mouvement s’inverse, la danse devient vectrice de son, chacun imprime sa marque rythmique à cette audacieuse remise en perspective. L’œuvre prend un sens différent selon l’approche de chacun des utilisateurs.

© Teddy Morellec / La ClefPlayground – Paris Music Club 2015 © Teddy Morellec

Sur le plan musical, on apprécie le très beau plateau mis en place par la RBMA. La Main Room, abrite la scène principale au deuxième étage. Le premier comprend la Techno Room et l’exposition. Les deux scènes se présentent sous la forme de cubes fermés, hauts de plafond. Sur les murs, des projections vidéo, motifs géométriques ou éléments abstraits, voire même danseuses étoiles pendant le set de Cabanne.

Après avoir fait le tour des installations, on arrive en Main Room pour 00h30. Aux platines officie le second duo de cette salle consacrée aux b2b, Betty et Orgasmic. Betty Bensimon est celle que l’on définit comme une DJ militante, car en faveur d’une plus grande visibilité des femmes dans le monde de l’electro et de la house. Elle est aujourd’hui signée sur le label Sound Pellegrino, fondé en 2009 par Teki Latex et Orgasmic, son comparse musical le temps d’une heure trente. Tous deux livrent un set jovial, pétillant et incroyablement dansant, de quoi se mettre en jambe pour la suite d’un line-up vraiment costaud.

La vraie claque musicale de la soirée est probablement Low Jack. Ce breton est un pilier de ce que l’on nomme « musique industrielle ». Les néophytes que nous sommes avouent n’avoir jamais rien entendu de pareil. Et c’est follement rafraîchissant. Ici, pas de réorchestrations bancales de vieux succès, Low Jack compose et nous emmène dans une sorte de transe chamanico-électronique aux accents abstraits. Dans cette salle à l’acoustique irréprochable, un public composé de toutes les tranches d’âges, et un très bel esprit de communion autour de ce son hors norme.

Retour en Main Room pour attendre celui qui s’annonce comme l’une des plus belles têtes d’affiche de la soirée, à savoir Para One. Pour chauffer la salle qui attend l’arrivée de son champion, Cédric Steffens, aka Canblaster, et DJ Slow officient aux platines. L’un fait partie des fondateurs du célèbre label Club Cheval, l’autre co-fonde en 2011 le label bruxellois Pelican Fly. Un set qui nous paraît un peu attendu et facile, mais peut-être étions nous sortis trop électrisés par les sortilèges électroniques pointus de Low Jack.

 

2h30, arrivée de Para One, en back-to-back avec le non moins attendu Philippe Zdar. Deux profils atypiques, et une excellente intiative de les avoir réunis le temps d’un set.

Philippe Zdar se met à faire de la musique sous le nom de Motorbass dans les années 90, en duo avec celui qui n’est alors qu’un jeune ingénieur du son pour le studio Plus Trente ; Etienne de Crécy. Il devient par la suite la moitié du duo Cassius, dont le titre I <3 U So, sorti sur le label français Ed Banger, a marqué l’année 2010.

Autre figure hybride de la scène électronique française, Para One n’est pas que le compositeur des BO des films de la réalisatrice Céline Sciamma. Remixer, artiste solo, fondateur du label Marble aux côtés de Bobmo et Surkin ou encore producteur de TTC, il est éclectique mais toujours élégant, et a apporté ce soir là une smart touch à un Zdar survolté. Un bien joli duo donc, efficace  et qualitatif, pari tenu pour ces deux artistes.

On ne voulait cependant pas passer à côté de Krikor, qui officiait au même moment en Techno Room. Ce parisien expert dans l’art du sampling nous a surpris par une proposition psyché. Simple et efficace, non sans rappeler le son des raves des 90s. L’artiste nous surprend encore en attrapant une baguette de batterie pour frapper sur une peau (ou sur sa boîte à rythmes, qui sait), et ainsi jouer des percussions en live. Le sol vibre au son de son drôle de remix de Saure Gurke, morceau du groupe Aksak Maboul datant de 1977. La salle s’éteint complètement, à l’exception d’un halo bleuté qui entoure l’artiste, on est transporté.

 

Retour en Main Room pour la fin du set de Para One et Zdar, un peu plus house mais très positif dans l’ensemble. La passation avec The Driver et The Hacker se fait dans une atmosphère de percussions, joviale et funky, et des jeux de lumière et de vidéo qui plongent cette grande salle un peu surchauffée dans une atmosphère hors du temps.

On regrettera la programmation en même temps du b2b Cabanne / Lowris en Techno Room, et de The Hacker / The Driver en Main Room. Tous les quatre sont des figures marquantes, entre les sets desquels il a fallu zigzaguer, étant dans l’impossibilité de choisir.

04h30, détour par la Psyche Pop Room, ou le grand sourire de Maud Geffray (réalisatrice de la vidéo expérimentale 1994) allié à un son soigné, tranquille et léger nous enchante.

Idée ingénieuse que celle d’associer les deux résidents de la Concrete Cabanne et Lowris, le premier empreint de la culture allemande et de ses clubs mythiques dans lesquels il joue depuis plus de 15 ans (Panorama Bar au dernier étage du mythique Berghain, ou encore Der Visionäre). Le second apporte une technique irréprochable, et un univers plein de surprises, cadencé, en adéquation avec les vidéos de danseuses étoiles en noir et blanc projetées sur les murs de la Techno Room.

 

On est ravis de retrouver The Hacker, cette fois sans son acolyte Miss Kittin, qui clôture la soirée en beauté par un duo détonnant avec The Driver. On connaît mieux ce dernier sous le nom de Manu le Malin, néanmoins moins hardcore que lorsqu’il sévit sous son autre pseudonyme.

La soirée se termine par une dernière exploration des lieux, on apprécie l’installation d’un écran géant à chaque étage, qui retransmet le live en cours dans chaque salle. Dernière surprise : l’Applab, un espace avec iPads et casque audio qui permet de découvrir les dernières applications, innovantes, amusantes et intuitives, en matière de réalisation visuelle et sonore. Un pas vers le retour à la réalité, pas facile au sortir de cette nuit exceptionnelle. On retiendra de cette dernière soirée de la RBMA un lieu polymorphe bien choisi, une exposition innovante qu’on vous invite vivement à aller voir, et surtout un plateau exceptionnel, 100% français, de très belles (re)découvertes et du bon son plein les oreilles pour ce qui a certainement été la soirée de l’année.

A noter : tous les sets ont été filmés et retransmis en direct sur Arte, ils sont disponibles en replay ici : http://concert.arte.tv/fr/search/site/rbma

L’exposition Paris Musique Club se tient jusqu’au 31 janvier 2016.

Plus d’informations sur http://gaite-lyrique.net/paris-musique-club

© Sarah Bastin, Jacob Khrist

Jane Capeyron

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