Le clip comme message contestataire : morceaux choisis

L’œil du Son explore pour le Gorille les liens qui unissent l’image à la musique. Cette fois, nous vous présentons une sélection de 4 clips qui revendiquent un idéal politique, ou quand des paroles et des images se fondent et font sens, en défendant une certaine idée de la société.

M.I.A : Borders (2015)

Comment parler de clip engagé sans citer la récente vidéo de M.I.A pour Borders, dernier single en date de l’artiste. Un clip et une chanson très politiques, qui tombent à pic dans l’actualité horrifique de la crise des migrations.

« Identity, what’s up with that ? Politics, what’s up with that ?… » et tant d’autres dénonciations qui forment le plaidoyer de M.I.A tout au long du titre, remettant plus que jamais en cause la parole, la méfiance, et surtout l’inaction des politiques face au flot mortuaire de migrants et de réfugiés. Britannique et fille d’un rebelle indépendantiste tamoul, M.I.A est une artiste dont la conscience politique s’est déjà illustrée dans d’autres chansons, à l’image de l’incisif Born Free par exemple, qui s’attaque à la brutalité de la ségrégation d’une communauté. Dans le clip de Borders, réalisé par ses soins, l’ambiance est lourde et absurde. De nombreux plans larges exposant un flot incessant d’hommes, de leur traversée en mer à leur arrivée sur de vastes étendues de plages. L’homme est ici aliéné, réduit à une multitude d’individus semblables, et sans émotions. Les réfugiés sont simplement là, ternes, empilés en masse sur un radeau de fortune, ou en file indienne, à leur arrivée, sur une étendue de sable grisâtre, entre grillages et barbelés. Les couleurs sont fades, l’atmosphère déshumanisée est morose.

M.I.A dénonce aussi à coup de symboles : on notera que la chanteuse arbore un maillot détourné du PSG, sur lequel on apercevoir le sigle de la Qatar National Bank ainsi que la mention « Fly Pirates » au lien bien sûr de « Fly Emirates ». Le Qatar ? Oui, ce pays qui organise la prochaine Coupe du Monde de foot. Une compétition d’ores et déjà placée sous le signe de la monstruosité, puisqu’on apprenait en mai dernier la mort de 1200 travailleurs immigrés durant la construction des stades qui accueilleront l’événement…

Kendrick Lamar : Alright (2015) 

Alright est pour Kendrick Lamar une réponse aux violences policières faites à la communauté noire américaine, violences qui ont par malheur perduré ces dernières années. Mais ce titre du rappeur de Compton est aussi une réflexion sur ses propres peurs et échecs. Apparaissant sur son dernier album To Pimp a Butterfly, Alright est une consécration pour Kendrick Lamar, et son clip se verra nommée pas moins de 14 fois au MTV Video Music Award 2015.

Dirigée par Colin Tilley (réalisateur pour des artistes comme Lil Wayne, Rita Ora ou Chris Brown entre autres), la vidéo commence par situer l’environnement d’un quartier US urbain, entre graffs et chaussures pendues aux fils électriques – une vue banale. Un homme noir à terre, Kendrick, des policiers blancs, le lien entre Ferguson et la dénonciation du rappeur est clair. La peur, la douleur se lisent sur les visages des personnes qui assistent à la scène. Un souvenir amer renforcé par l’esthétique noir et blanche des images.

Rupture. Kendrick appelle à la révolte, à la vie malgré tout. Des gens dansent, on plonge alors dans un univers onirique où l’on peut voler dans l’air, s’échapper des souffrances matérielles. Le clip et les paroles du rappeur mettent subtilement en avant l’allégresse plutôt que la peur et la résignation. Mais cette bouffée d’air sera de courte durée : la police blanche revient rompre l’équilibre. Lamar, à terre à nouveau, tué par le policier blanc. Cette fois, un sourire effronté sur ses lèvres.

Le message du rappeur, remarquablement mis en scène dans cette vidéo, sera utilisé en 2015 par de nombreux jeunes noirs américains, reprenant le « Nigga, we gon’be alright » du refrain face aux violences policières.

Pink Floyd : Another Brick in the Wall (1982) 

S’il y a bien un clip qui trouve sa place dans cette sélection, c’est l’indétrônable partie II du mythique Another Brick In The Wall de Pink Floyd. Sorti quinze jours avant The Wall en 1979, le titre s’inscrit dans l’histoire narrée tout au long de l’album. Il existe deux clips pour ce titre : un « officiel », sorti pour la promotion de l’album, et un second sur lequel nous nous focalisons ici, extrait de l’adaptation cinématographique éponyme de l’album, qui sera réalisé en 1982 par Alan Parker (Fame, Midnight Express). Dans ce film, on suit le cheminement mental de Pink, musicien à la personnalité plus que borderline, et l’on assiste à la construction du « mur » psychologique qu’il instaure entre lui et les autres, en découvrant alternativement son enfance et son présent. L’album The Wall, qui marquera l’apogée de Pink Floyd, est une oeuvre hallucinée sur la folie de l’homme, des guerres, de la politique.

« We don’t need no education » : on ne peut pas faire plus explicite dans la contestation du système scolaire. Roger Waters, chanteur de Pink Floyd sur cette chanson emblématique, dénonce l’écrasement des esprits par la discipline tortionnaire imposée dans les écoles, en faisant ici mention du système éducatif ultra rigide des années 1950. Tout au long de ce clip, nous sommes pris dans les divagations mentales de Pink, alors écolier. Parqués comme des bêtes, les enfants sont privés de leur esprit créatif et de toute liberté de pensée. Une masse d’enfants en rang, au pas, dans un labyrinthe industriel et tortueux. Ils défilent sur des tapis roulant, aliénés, direction l’abattoir. Ce que l’école fait du cerveau des enfants ? De la chair à saucisse. Atmosphère totalitaire.

Puis soudain, la révolte. Les protagonistes renversent pupitres et chaises, se libèrent de leur servitude. Cet appel à l’émancipation des consciences a fait grand bruit à la sortie du clip, et Another Brick In The Wall a notamment été repris comme hymne contestataire par des étudiants noirs sud-Africains en 1980 contre l’oppression de l’apartheid. Le gouvernement de l’époque riposta alors en censurant la chanson.

Indochine : College Boy (2013)

Il y a 2 ans, Indochine sortait College Boy, une chanson comme une métaphore de l’ultra violence pouvant être subie par une personne homosexuelle. Le clip, saisissant, est réalisé par Xavier Dolan et fera l’objet d’une grande polémique à sa sortie. Le conseil supérieur de l’audiovisuel français (CSA) envisagera même de le censurer en imposant une limite d’âge de 18 ans.

Que cela soit dans une salle de cours, de sport, ou au sein du foyer parental, on se retrouve douloureusement plongé dans le quotidien morbide d’un jeune garçon harcelé. La cruauté homophobe, des humiliations à répétition, jusqu’à la mise à mort du jeune homme. Les professeurs comme les autres enfants, yeux bandés, se retrouvent tous bourreaux par leur indifférence face à la stigmatisation à laquelle ils assistent. La pression de ce clip est intense.

Appuyée par une colorisation en noir et blanc et quelques ralentis bien placés, College Boy est une représentation de la haine sombre mais poétique. Sa beauté pourrait amener le spectateur à un sentiment de «cliché». Mais on ne peut réprouver cette esthétique, car elle fait malgré tout du clip un conte malheureusement très réaliste.

Mathilde Dupeyron

 

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