Image et Hip-Hop : le Hip-Hop queer

« If so many girls and women can like songs that suggest they should be sex slaves to any dude with a luxury car, and so many harmless white kids listen to gangster rap, then straight people can probably like my music just the same » Le1f.

Il est loin le temps où Eminem martelait chacune de ses phrases d’un « faggot », où Kanye West scandait des « no homo ». Depuis 2012 la scène hip-hop underground est secouée par le hip-hop queer. Schyzophrénie ou simple évolution du hip-hop ? Argument marketing ou mouvement d’expression et de défense des LGBT ? Le phénomène est ambigu mais nous ramène à cette fameuse question de l’image dans le hip-hop.

Traditionnellement, le hip-hop véhicule une image d’une masculinité ultra virile et agressive : gros flingues, billets qui coulent à flots et filles en petites tenues. On expose sa virilité et sa puissance, bref on montre qu’on n’est « pas des pédés ». Par extension, le hip-hop est peut-être l’un des genres musicaux où l’on retrouve le plus d’homophobie et de misogynie, qu’elles soient latentes ou explicites. Si les femmes se sont fait petit à petit une place dans ce monde à la masculinité exacerbée, les rappeurs et rappeuses ouvertement homosexuels, lesbiennes, bisexuel(le)s ou transgenres se sont longtemps fait discrets. Et pourtant, dès le début des années 2000, une première génération de rappeurs LGBT s’impose sur la scène hip-hop, comme on peut le voir dans l’excellent documentaire d’Alex Hunton Pick Up the Mic! sorti en 2006 ; on parle alors de « l’homo-hop ». C’est la deuxième vague de rappeurs queer qui installe durablement le mouvement aux Etats-Unis en 2012.

Cette nouvelle génération essentiellement composée d’anciens étudiants en art New Yorkais, transgresse et se réapproprie avec une grande créativité et beaucoup d’humour les codes d’un genre devenu finalement assez conventionnel. « Oh, this fag can rap ? Yeah, they saying that, they listening » (Mykki Blanco « Wavvy ») : frime, égo-trip, bling-bling, flow agressif et lyrics pro-gay, les rappeurs queer réutilisent et détournent les codes de ceux qui les rejettent. Clips à l’esthétique graphique et colorée, looks très travaillés, chorégraphies proches du voguing, le mouvement avait tout pour séduire la hype. En 2013, Rick Owens avait d’ailleurs utilisé « Ima Read » de Zebra Katz pour son défilé:

Le mouvement s’inspire directement du voguing et de la culture ball des années 1980 présentée dans le magnifique documentaire de 1990 réalisé par Jennie Livingston, Paris is burning. Des rappeurs comme Mykki Blanco ou House of LaDosha explorent la notion d’identité et questionnent le genre à travers des personnages de drag-rapper dignes du RuPaul’s Drag Race, l’émission américaine où des drag queen s’affrontent pour le titre d’ « America’s next drag superstar ». Ainsi, dans le «clip » d’ « Haze.Boogie.Life », Mikky Blanco, apparait à la fois en gros teddy noir, lunettes de soleil et le corps couvert de tatouages mais aussi en mini-robe, grosses créoles et lèvres peintes en rouge ou en rose :

Le drag-rappeur, originaire d’Harlem est un fervent militant LGBT mais aussi l’un des rares artistes à avoir annoncé publiquement qu’il était atteint du VIH.

Cakes Da Killa quant à lui propose un univers coloré et lumineux, prend des pauses délicates de diva et minaude allègrement devant la caméra :

Angel Haze refuse d’être catégorisée comme une rappeuse « queer », elle s’est construite un personnage de militante féministe anti-machiste, et tourne en dérision la culture bling-bling du hip-hop dans son clip « Echelon (It’s My Way) »:

Le hip-hop semble donc s’être peu à peu ouvert à l’idée que l’on pouvait faire du rap et assumer pleinement son homosexualité. A$AP Rocky invite Venus X, l’organisatrice des soirées queer GHE2O GOTH1K, dans son clip « Peso », et même Kanye West, en 2005 dans une interview sur MTV s’est fendu d’une dénonciation de l’emploi du mot « faggot ». Bref, le support des artistes hip-hop « traditionnel » reste timide. Le phénomène du hip-hop queer peine à s’installer en France, même si en juin dernier le festival Loud and Proud mettait à l’honneur la culture queer et la plupart des rappeurs cités dans l’article. On peut se demander à terme, si le hip-hop queer marque une véritable révolution au sein du hip-hop ou s’il s’agit d’un simple argument marketing. La question est simple : est-ce qu’on écoute ces artistes parce qu’ils mettent en avant leur orientation sexuelle ou bien parce qu’ils font du bon hip-hop ? Si certains assument pleinement le fait d’utiliser le queer comme levier artistique comme Zebra Katz : « It’s great to see where a song can lead you based on your gender identity. I think the industry uses it as a tool and you have to use it as a tool as well », d’autres comme Venus X sont beaucoup plus critiques à l’égard de cet engouement pour le « hip-hop queer » : « being gay is not a question of ‘hot’, it’s just being gay ». Quoiqu’il en soit le mouvement part du douloureux constat qu’être noir et homosexuel n’est pas chose facile aux Etats-Unis et s’inscrit dans le double héritage du voguing et du hip-hop politique des années 1990. Ultime transgression face au discours devenu conventionnel et creux d’une bonne partie du hip-hop mainstream, le hip-hop queer est finalement peut-être LA voix politique qui se fait entendre en musique aujourd’hui.

Victoire Caila

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