Le Rap en France : une musique qui ne passe pas ?

Je pense que le rap est une sous-culture d’analphabète”. Avec cette petite phrase lachée sur le plateau de France Ô en 2008, Eric Zemmour allait s’aliéner le monde du rap français pendant quelques années. Pourtant, les propos du polémiste ne livrent pas un simple aperçu de ce que l’opinion conservatrice peut penser sur le sujet. En effet, ils révèlent à bien des égards un vaste ensemble d’idées reçues sur un courant musical qui s’est pourtant installé en France il y a plus de trente ans. Le rap serait donc cette “illégitimité paradoxale” que décrit le sociologue Karim Hammou, dans le sens où bien qu’il soit écouté dans tous les milieux sociaux, il est toujours autant sujet à de multiples critiques qui tendent à le disqualifier.

Accusé d’être une musique “violente”, “misogyne”, dite “des banlieues”, ou encore une non musique, le rap a en réalité subi un traitement médiatique particulier qui a finalement oeuvré à le dévaloriser dans son ensemble.  Retour sur une musique qui ne passe pas toujours. Pour ces vacances de Noël bien méritées, Le Gorille a souhaité s’aventurer dans la jungle des clichés qui entoure le rap depuis de nombreuses années. A travers trois articles, il remonte le temps de liane en liane, explorant le rap français à travers sa médiatisation et ses représentations sociales.

Les années 80-90, ou le rap comme phénomène de mode 

Peace, love, unity and having fun

Au moment où le Hip-Hop est en plein essor aux Etats-Unis, les médias français cherchent à lui donner une certaine visibilité, le considérant alors comme un véritable phénomène de mode qui pourrait également s’implanter en Europe. Cependant, le terme Hip-Hop est préféré à celui de rap. En effet, contrairement à aujourd’hui, le rap n’est pas encore un courant musical pleinement autonome. Il est le composant d’un mouvement culturel qui comprend différentes formes d’expression, comme la danse, le graffiti, ou la musique dont le rap et le deejaying font partie. Les médias de l’époque ne s’intéressent donc pas au rap en tant que tel, mais à tout ce que peut englober cette nouvelle subculture qu’est le Hip-Hop. En outre-atlantique, il est un moyen d’expression utilisé en majorité par une jeunesse afro-américaine issue de quartiers défavorisés, qui cherche à se réapproprier leur environnement. Mené par Afrika Bambaataa et sa Zulu Nation, le mouvement prône des valeurs positives qui invitent à la fête et à la paix.

C’est donc ce que les médias vont chercher à présenter et à introduire dans l’hexagone, en se focalisant davantage sur sa dimension esthétique et artistique. Cette diffusion passe notamment par une rhétorique de l’étonnement, qui cherche à présenter un phénomène nouveau susceptible de susciter l’adhésion d’un public jeune. A travers des interviews, des reportages ou encore des retransmissions de concert, ils cherchent avant tout à rendre compte du mouvement dans son ensemble. Cette stratégie s’avéra payante car elle marqua une génération toute entière.

Dans les années 1980, plusieurs médias se chargeront de relayer le phénomène. Dès 1982, Europe 1 organise une tournée mondiale intitulée New York Rap City Tour afin de présenter pour la première fois à un public non-américain, des artistes de la première génération Hip-Hop, qu’ils soient graffeurs, danseurs ou rappeurs. Par la suite, les chaînes de télévision s’emparent également du phénomène avec des émissions spécialement dédiées au Hip-Hop. Dès 1984, TF1 produit HIP HOP la première émission au monde entièrement consacrée au genre. Avec le désormais emblématique et légendaire Sidney, le programme permet de présenter tous les aspects de cette nouvelle culture. En effet, arborant casquette et survêtement, Sidney reprend les mêmes manières de parler et de s’habiller que les ambassadeurs du mouvement. S’il se charge de présenter le gratin de la scène américaine de l’époque (Afrika Bambaataa, Sugarhill Gang, Kurtis Blow …), il explique également comment réaliser certains pas de danse, et organise même des concours de break sur le plateau. Dans le titre Bouger la tête, Shurik’n, rappeur du groupe IAM, exprime assez bien l’étonnement qu’une certaine jeunesse a pu ressentir à la vue de ces images: “Qu’est-ce que c’est que ces mecs qui tournent sur la main et font des roulés boulés ?”

Le cool mis au pas ?

Ainsi, le traitement médiatique réservé au rap et au Hip-Hop durant cette période a plutôt participé à leur popularisation en leur attribuant une image “cool” qui ne pouvait que susciter l’adhésion ou au pire l’indifférence du public. En effet, les médias de l’époque ne cherchent avant tout qu’à introduire un phénomène de mode voué à disparaître quelques années plus tard. D’ailleurs, l’émission de Sydney ne sera diffusée qu’une seule année, car pour les responsables de TF1 ou de Skyrock “le rap c’est fini”. Toutefois, c’est une génération toute entière qui restera marquée par les survêtements, les figures acrobatiques effectuées par les breakdancers et les paroles encore légères des rappeurs de l’époque. C’est précisément de cette génération qu’émergeront plus tard les futurs pionniers du rap français.

C’est au tournant des années 1990 que le rap prend peu à peu son indépendance et devient la pratique la plus médiatisée au détriment de la danse ou du graffiti. L’émergence d’une scène rap en France a été rendu possible par l’impulsion de certains médias qui lui a permis d’être reconnue du milieu artistique et de stabiliser un public très demandeur. C’est le cas de Radio Nova qui avec l’émission Deenastyle, animée par Dee Nasty et Lionel D, cherche à promouvoir de jeunes artistes comme NTM, Assassin ou encore MC Solaar. En 1990, la première compilation de rap français, Rapattitude est distribuée. A la télévision, une nouvelle émission voit le jour la même année: RapLine. Diffusée sur M6 et présentée par Olivier Cachin, aujourd’hui journaliste rap de référence, elle sera programmée jusqu’en 1993. A la différence de HIP HOP sur TF1, RapLine met davantage l’accent sur le rap en tant que musique à part entière et permet d’introduire les premiers rappeurs français au grand public. Le groupe marseillais IAM produira d’ailleurs la musique du générique. Mais si ces émissions restent spécialisées et s’adressent avant tout aux amateurs du genre, elles témoignent néanmoins d’un engouement réel qui existe autour de cette nouvelle pratique musicale.

Mais à ce même moment, on constate déjà une catégorisation du rap produite par les médias. En effet, les artistes les plus médiatisés sont ceux qui collent avec une image du rap et du Hip-Hop qui avait été véhiculée et popularisée dès le début des années 80. Même si les rappeurs français baignent encore dans le Hip-Hop des premières heures, les médias vont préférer un rap décontracté avec des textes non explicites, plutôt que les raps un peu trop rugueux comme ceux du groupe Assassin. D’ailleurs, le premier titre qui fera connaître NTM s’intitule Je rap et n’aborde pas encore les thèmes polémiques qui leur seront propres. Néanmoins, certains groupes comme Benny B, et leur titre phare de 1989 Mais vous êtes fous ! cherchent  à coller à cette étiquette dans un but plus ou moins commercial, qui les verront être très critiqués par la scène francophone. Ainsi, une distinction entre un “rap commercial” et un “rap authentique” apparaît au grand jour. Le discours des rappeurs devenant de plus en plus revendicatifs et contestataires, leur traitement médiatique aura la plupart du temps pour but de rappeler une certaine logique de domination sociale et symbolique, où seront favorisées des formes de rap qui ne remettent pas en cause l’ordre des choses. Pour continuer à exister médiatiquement au début des années 90, le rap est donc contraint de rester “cool”. Cependant, le contexte social qui devient alors explosif va amplifier sa médiatisation, pour le meilleur, mais surtout pour le pire.

 

Antoine Lalande

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