Le roi est mort, vive le roi !

Au lendemain de la mort de Johnny Halliday, Jul remplit l’AccorHotels Arena, il n’y a pas de coïncidence. 

Malgré la pluie, les claquettes chaussettes résistent et s’affichent en étendard. Paris est gris mais grâce aux fans de Jul, l’AccorHotels Arena brille de mille couleurs. Les maillots bleu clair de l’OM côtoient le fond de teint orange, les diams sur les oreilles réfléchissent la lumière des projecteurs, le fluo aussi semble être de rigueur. On pensait avoir éradiqué cette faute de goût impardonnable avec la mort de la tektonik mais c’était sans compter sur l’arrivée du Messie, posé « dans le game en claquette, dans le carré VIP en survêt’ ». La salle est bondée et sent le déodorant Axe et le parfum Hugo Boss à plein nez. Trois policiers traversent la foule, un jeune téméraire lâche un « nique les poulets » et part en courant en sciant le public, tandis que les fonctionnaires continuent leur marche sans même sourciller.

La première partie commence alors que le rideau n’est pas baissé, il ne tombera que pour Jul. Le DJ en charge de chauffer la salle est donc invisible de tous. La situation est assez improbable, on entrevoit seulement de temps en temps une ombre de bras qui se lève mais rien de plus. On est fixé dès le début, ce soir JUL est la seule personne qui importe, la première partie n’est là que pour donner l’illusion que le show de ce soir va respecter la forme d’un spectacle traditionnel. Un bruit de moteur se fait entendre et le voile tombe sur l’artiste en Y sur sa moto qui déboule devant une foule en délire. Je suis séduite. Le ton est donné. Jul enchaîne deux de ses plus grands tubes puis s’adresse à nous pour la première fois de la soirée en lançant un mémorable « je m’attendais à ça, mais pas autant« . C’est une pépite. La suite du concert se déroule comme tous les concerts. À l’exception près qu’entre deux chansons des BMX, des motocross ou des jongleurs avec des ballons de foot font leur numéro. Au début c’est un peu perturbant et puis on finit par s’adapter et on se retrouve même à s’extasier devant une personne qui monte l’escalier en moto. La scénographie est simple, le DJ est en hauteur comme dans la plupart des concerts de rap (notamment le S crew), cinq écrans diffusent les clips des musiques et des danseurs viennent accompagner le chanteur en ponctuant leur choré du signe emblématique de JUL.

Cependant, j’ai beaucoup fréquenté les concerts de rap mais celui-là est différent. Ce n’est pas l’artiste qui fait la différence, c’est son public et le mythe autour de lui. Il est le chanteur le plus écouté en 2016 et en 2017 parce qu’il est l’emblème de la France. Pas de Paris mais du reste de la France. D’ailleurs le public ne vient pas de la capitale, il est de Boulogne, de Sevran, d’Aulnay, de chez moi, de Montreuil. Jul parle aux marges, à tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans la culture classique et qui la trouvent élitiste. Jul c’est la simplicité et l’authenticité, il est « resté le même« , il fait monter tout son quartier à la fin du concert car, comme il l’avait promis dans un de ses sons avant d’être connu : »si un jour je perce, je ramènerai tout le quartier à Bercy« . Il est un idéal de réussite comme pouvaient l’être les footballeurs de 98. Il le scande, dans son public pas de raciste, de la diversité.

Bien sûr, je voyais que je n’étais pas le public cible, jeune montreuilloise étudiante au CELSA passionnée de littérature, mais personne ne me le renvoyait directement en pleine figure. Le décalage je l’ai ressenti a posteriori. Mes amis m’ont clairement fait comprendre que ce n’était pas digne de moi, que c’était honteux d’aller voir ça, que c’était un spectacle pour la masse inculte et beauf de France. Pendant 21 ans j’ai construit une image de ma personne en adéquation avec le milieu social que je fréquente et, en une soirée, j’ai eu l’impression de tout envoyer valser. Comme si tout ce que j’avais pu faire, dire, être avant, était soudainement remis en cause par cette heure et demie. Cependant tout le monde écoute du Jul, de manière plus ou moins volontaire, et tout le monde a déjà dansé sur ses chansons. Et c’est là où se joue le fond du problème, le spectacle est considéré comme quelque chose d’élitiste, on peut écouter du Jul en soirée car c’est léger, c’est divertissant, c’est marrant mais ce n’est pas un artiste qu’on va voir en live. Il n’est pas digne du prestige du concert. Cependant un des buts de l’art est de rassembler, de partager des émotions, de créer une communion. Ce soir les supporters de l’OM et du PSG chantaient ensemble.

Plus important encore, la banlieue parisienne usait de son droit à la culture. Il était évident que le public n’était, pour la majorité, jamais allé à un concert. Deux personnes discutaient derrière moi de la  durée du show et elles s’accordaient sur le chiffre irréaliste de trois, quatre heures. Autre fait marquant, aucun applaudissement, des acclamations mais je me suis rapidement rendue compte que j’étais la seule à taper des mains (vous me répliqueriez qu’il est compliqué d’applaudir en faisant le signe de Jul, certes…). Les discours visant le manque de culture et la pauvreté intellectuelle de la banlieue et de la province sont nombreux mais bien souvent erronés. C’est une culture populaire qui fleurit, une sous-culture, terme à comprendre dans le sens de culture qui ne s’inscrit pas dans le cadre canonique, une contre-culture. Elle s’inscrit en effet en opposition et se différencie en ce sens qu’elle s’adresse à tous et n’admet pas l’exclusion. (Je mets par ailleurs au défi quiconque de comprendre l’intégralité des références présentes dans les textes de Jul.) La culture est multiple et il est impossible de rejeter une certaine culture, parce qu’elle ne correspond pas à notre idéal.

Je conclurais par un remerciement à mes amis qui m’ont beaucoup fait rire avec leurs messages et qui ont été la source de ma réflexion.

Camille Lextray

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