Pitchfork Festival 2018 : le chemin qui mène directement des oreilles au cœur

C’est la deuxième fois que je vais à un concert tout seul. La première fois c’était les Monkeys au Zénith, et vous auriez pu me trouver au bar en train de boire deux verres de whisky sur glace pour m’ouvrir plus facilement aux autres ; je m’étais alors rendu compte que ce sont finalement les pogos qui rapprochent le plus. Le 1er novembre devant la fontaine aux lions avant d’entrer, je suis finalement tombé sur mon pote Gaspard. Je l’avais justement rencontré à un showcase de Danny Brown alors que j’étais seul, et je le recroise régulièrement en festival. Ce sont finalement les bons concerts qui rapprochent le plus.

Dans la Grande Halle, mon expérience commence devant Rolling Blackouts Coastal Fever, de la bonne pop rock australienne. Un batteur, un bassiste, 3 guitares dont une folk pour le chanteur. Ça tourne bien, ça chante pas trop juste ou plutôt sans trop de mélodie, comme un Bon Dylan ou un Springsteen, ce qui met le texte en avant naturellement. Une bonne entrée en matière du côté du rock.

Ensuite, je découvre Yellow Days. C’est toujours un plaisir de voir en live un groupe que l’on ne connaît pas, de le rencontrer dans ces conditions, dans cette relation avec une foule à conquérir ; et la foule fut vite conquise. Le leader a une voix profonde et un peu éraillée à la Kings Of Leon, avec plus de groove et ponctuée de petits cris aigus, très glam. Ses solos de guitare brisent la rythmique smooth dans des éclats de fuzz, faisant monter la température d’un cran ou deux à chaque fois. Un trompettiste a été invité par le groupe pour cette tournée, ajoutant au côté soul de la basse, une Fender Precision jouée aux doigts dans un style rnb typique des seventies. Un orgue prodigue encore de l’amplitude à cette instrumentation riche et précise, et donne envie d’aller écouter ce que les Yellow Days peuvent faire en studio.

Il y a déjà du monde dans la fosse pour attendre John Maus. À ma surprise, pas un seul instrument sur scène et je suis plutôt déçu de voir un DJ set. Même pas de table ou de platine… un ordinateur est posé à même le sol. Dès le fracassant début de la prestation, j’ai compris que le chanteur ne laisserait pas assez de place pour un seul musicien. Ce compositeur surdoué appuie sur un bouton qui lance sa bande enregistrée, et s’adonne, s’abandonne à un jeu fait de hurlements hors micro, de grands gestes compulsifs et de coups de poings contre sa joue ou sa poitrine. Le public est d’abord consterné ou amusé, puis fasciné par le rituel exorcistique. Quelques connaisseurs au premier rang partagent la hargne criée, et tout le monde se met à sauter frénétiquement, en transe, sur les scansions eighties de cette bête de scène. Sa clôture est à son image, vive et imprévue. Il me laisse – il nous laisse – sans voix.

The Voidz @ Pitchfork Music Festival Paris 2018 © Corentin Loubet

The Voidz avait sorti en mars un des albums les plus ambitieux de la décennie, entre fantôme strokesien et expérimentations metal / dub / pop / pleindechosesauxquellesonnepeutpascollerdétiquetteetcestsûrementmieuxcommeça. Je suis donc ultra excité de les voir en ce premier jour de festival, pour une première fois. Le grand Julian Casablancas arrive nonchalamment sur scène et se moque un peu des Français à coup de jeu de mots en anglais. Pourtant, c’est un mec qui parle anglais qui m’a cassé les couilles pendant tout le concert à gueuler comme un porc et à se frotter partout dans la fosse. Moi aussi j’adore l’alcool et les pogos mais sérieux les relous, tenez-vous. En tout cas les solos pointus à la guitare sont parfaitement exécutés et l’auto-tune live rend vraiment la voix singulière ; ce n’est pas une pâle copie de ce qui se passe en studio — qui au demeurant, vu la matière musicale dantesque, ne paraitrait jamais pâle — mais une adaptation bien vivante. Je regrette simplement qu’ils n’aient pas joué leur plus folle chanson, « Human Sadness ». Et je vous envie si vous ne la connaissez pas déjà, vous aurez encore le plaisir intact de la surprenante découverte.

Mac DeMarco @ Pitchfork Music Festival Paris 2018 © Corentin Loubet

Notre cher Mac DeMarco est programmé en dernier, et toute la foule est concentrée quand on essaye d’approcher. Malgré une ambiance plutôt douce et bon enfant, un trentenaire tape une grosse trace de C juste après avoir donné la petite cuillère à sa copine, vraiment comme nourrir un bébé mais avec de la poudre blanche sortie d’un petit berlingot de papier. Étrange. Après avoir tenté d’exploiter plusieurs pistes infructueuses pour doubler, exaspérés de la vue cachée par les asperges cokées plantées juste devant nous, nous nous attelons à une file indienne de Mexicaines déterminées à atterrir tout devant. Enfin nous pouvons apprécier le spectacle. C’est la dernière date de sa tournée, ce qui explique la présence sur scène de certains autres musiciens — le guitariste de The Voidz au premier plan — mais surtout de son équipe. Ainsi, il pousse « Mathis, the bus driver » à prendre le micro face à la foule survoltée, ne sachant pas trop ni où se foutre, ni quoi dire, et il lâche finalement « Ouais je viens de Marseille ! » en français dans le texte bieng sûr. Dommage toutefois qu’il n’ait pas offert un signe Jul à la foule en délire. Mac lui tend une bouteille de blanc dans un seau de glace et il va se servir un verre en se rasseyant, après son quart d’heure de gloire. Dans un autre jeu de scène touchant, il fait monter un petit garçon tantôt sur un ampli, tantôt sur ses épaules et lui tend un micro pour qu’il hurle dedans. Mais en dehors des pitreries habituelles du Mac, les chansons sont interprétées sans folie particulière — « Salad Days », « This Old Dog », « Chamber of Reflexion » — bien mais sans plus. En revanche à la fin du concert, le guitariste torse nu prend le micro pour annoncer sa candidature à la mairie de Paris. Dans un verbe électrisant et sous les acclamations du public, il annonce son programme : pro-réfugiés, pro-écologie, socialiste et un peu plus rock qu’Hidalgo. Justement, il reprend sa guitare et se lance dans une série de morceaux heavy metal et hard rock pour réveiller la foule, déclenchant des pogos à répétition, où j’ai pu travailler mon headbanger sans faire trop de dégâts. Après ça, on passera une bonne nuit.

 

Le deuxième jour commence à merveille devant ce groupe que j’avais un peu écouté récemment sans trop faire attention. Car Seat Headrest (littéralement « appuie-tête de siège auto ») c’est quatre jeunes têtes dont un leader myope et maigre, Will Toledo, qui enregistrait ses démos à 18 ans dans sa voiture (heureusement pour le nom du groupe, il ne chantait pas sous sa douche ou aux toilettes). Il n’a plus 18 ans mais 26, et on saisit vite sa maturité autant dans sa voix de crooner — on ne peut pas ne pas penser aux Strokes, à Casablancas — que dans ses compositions et ses textes qui paradoxalement racontent l’adolescence. Il se rassure et nous rassure avec la chanson « Sober to Death » : « Don’t worry, you and me won’t be alone no more ». Il y a là une alternance de mesures entre des arpèges doux en rythme ternaires et des accords plus rock en binaire. On se défoule et on se console, puis dans le pogo je retrouve mes potes en extase. Quand retentit« Beach Life-in-Death », l’un d’eux crie sa joie en nous disant que c’est une chanson longue en plusieurs parties. C’était vraiment la plus belle de leur set, et la dernière. Il doit vraiment y avoir quelque chose d’exorcistique quand il confesse « Last night I dreamed he was trying to kill you, I woke up and I was trying to kill you », une sorte de traitement quand il refuse de péter un câble « I don’t want to go insane ! I don’t want to have schizophrenia ». En effet j’ai eu vraiment l’impression d’assister à une thérapie collective dans les pogos. C’était de loin les meilleurs cercles du festival et l’ambiance était plus fraternelle que d’habitude. Sans vouloir être niais, je pense qu’on avait tous l’impression de vivre ensemble un moment magique (mais pas aussi magique que Bon Iver le dernier jour).

CHVRCHES @ Pitchfork Music Festival Paris 2018 © Corentin Loubet

Difficile de faire mieux après ça, et on a profité des concerts suivants pour aller choper des vinyles gratos chez Greenroom. Avec en fond Chromeo et leur funk anachronique ou Bagarre et leur pop-mauvaisetrapcommerciale-rock, criant de manière malaisante que l’amour c’est bien, j’ai dégoté un bon Dave Brubeck en micro-sillons. Après un petit verre de mauvais vin blanc bien cher, on a voulu voir CHVRCHES pour passer le temps. Je me suis vraiment demandé pourquoi ils étaient programmés : une pop conformiste sans enjeu particulier pour le live. Un mec à ma droite est plus dur : « C’est affreux ! C’est dégueulasse ! » avant de partir en s’esclaffant.

Blood Orange @ Pitchfork Music Festival Paris 2018 © Corentin Loubet

On a donc eu le temps d’avoir de bonnes places pour Blood Orange, vraiment attendu ce soir-là. Au point que certains touristes s’excitent quand on essaye de passer devant. Si je suis venu au Pitchfork c’est vraiment pour Devonté Hynes, le mec le plus cool de l’industrie musicale. Il a sorti l’excellent Negro Swan à la rentrée et vient de collaborer (morceau incroyable) avec Mariah Carey sur son dernier album qui n’est pas dégueu ! Il fera même partie des 9 pianistes invités par Philip Glass pour sa tournée mondiale d’Études, en plus d’être très bon guitariste et chanteur. La scénographie est simple mais tellement efficace : deux scènes surélevées pour batterie, basse, claviers et vents, et les chanteur.euse.s devant un grand aplat de couleurs sur lequel les silhouettes se détachent, notamment celle de Dev qui se déhanche à la Michael. Il commence par les titres de son dernier disque, entre beats funky, effet chorus sur la guitare et même une flûte traversière. À l’américaine, c’est parfaitement maîtrisé et tout le monde se donne. Justement, on va vivre un moment de grâce avec son choriste Ian Isiah (qui vient de sortir Shugga Sextape vol. 1), sur « Holy Will », chanson gospel au possible. C’est là la quintessence de la voix r&b soul qui donnerait presque envie de croire en Jésus. Tout le monde dans la salle est sous le charme, les gens poussent des cris d’une joie pure. Blood orange a vraiment fait la lumière. Amen. Puis c’est l’autre choriste qui s’illustre, toujours juste et généreuse. Dev se lance dans un rythme saccadé au piano en gamme pentatonique, sur une batterie 80s, dans un son qui me fait vraiment penser aux Talking Heads. Ce son que je découvrais s’appelle « Best to you », d’après la connaisseuse à côté de moi. Et ce soir-là, Blood Orange était vraiment la meilleure chose qui puisse nous arriver.

 

C’est sur la ligne 2 que commence ce troisième jour de festival. L’inimitable Mohamed Lamouri reprend « Hotel California » avec son petit clavier posé sur l’épaule et sa belle voix éraillée, de quoi nous ouvrir le chemin qui va directement des oreilles au cœur, ce chemin que l’on aura longuement emprunté ce soir-là.

Unknown Mortal Orchestra commence fort avec son leader qui descend de scène sous les regards inquiets des vigiles, avançant guitare en mains pour un solo au milieu de la foule, comme un attaquant qui marque un but dans les toutes premières minutes de jeu, encore en clair sur Canal. Ce jeu de scène, néanmoins très naturel, le distingue des autres membres du groupe qui semblent presque timides. Et ça leur permet de se concentrer sur leurs instruments, notamment une batterie vive et puissante, tranchant le rythme de « American Guilt » dans une version encore plus rapide que l’originale. Une belle basse Rickenbacker donne son épaule aux douces mélodies de la planante « Ministry of Alienation » et de l’envoûtante « So Good at Being in Trouble ». La set list varie les ambiances entre ballades psyché, rock prog et pop disco. Un mélange des genres qui prend bien, à l’image de ce singulier orchestre.

J’avais déjà vu Bon Iver à la salle Pleyel, et j’avais vite classé cette expérience dans mon top 5 des meilleurs concerts ever (il y a quand même deux Beatles, un Robert Plant ou le roi Kendrick dans le lot…). Cette fois-ci, le plaisir sera varié car il y a plus de musicien.ne.s sur scène et une set list différente. Toute la salle fait silence, et j’écoute toujours bouche bée, seul, quand Justin Vernon joue « Woods » au vocodeur, accumulant en boucle différentes hauteurs et créant à lui seul un son riche au large ambitus. Encore seul sur « 715 – CRΣΣKS » (à la Salle Pleyel il l’avait jouée en début de set et je crois que j’avais déjà envie de chialer…), il montre que paradoxalement, la voix devient encore plus chaleureuse et plus humaine quand elle est aidée par la machine. Ceux qui parlent de la musique électronique comme étant froide ou moins authentique devraient écouter Bon Iver, et ne pourront que tomber sous le coup de l’émotion.

Avalon Emerson et Daniel Avery @ Pitchfork Music Festival Paris 2018 © Corentin Loubet

Après ces beaux concerts on entre dans la partie club de la nuit, les boom boom marquant le passage des heures jusqu’à l’aube. Le grand Jeremy Underground ouvre le bal avec une house pointue, diggée un peu partout mais jamais composée. En fin de soirée, Peggy Gou nous offre une tech house vraiment dansante et chantée sans nous lasser. Avec de la bonne techno, Daniel Avery assurera la clôture de ces trois jours de folie, nous laissant bien bourrés, fatigués et tellement détendus après 3 jours de live incroyables. Un peu plus tôt dans la nuit, un certain DJ Koze nous emmenait vraiment loin. Il a ouvert son set sur « You and me » de Penny and the Quarters, une démo soul oubliée puis redécouverte grâce au film Blue Valentine en 2010. Le mot d’ordre est l’amour et le public sera vraiment en osmose durant tout le set, avec des gens d’un peu partout dans le monde qui échangent en anglais sur la qualité du beat, ou sans mots mais avec de grands sourires béats. Vers la fin de son set, je commence à reconnaitre mélangé au track house « Someday » de Shirley Ann Lee, le morceau samplé en intro de « Ghost Town » de Kanye West dans son dernier album. Je me dis que pour un digger c’est normal qu’il ait des références communes avec de grands producteurs comme Yeezy. Mais là il coupe la musique et balance carrément le son de Kanye West — la plus belle chanson de 2018 — en intégralité. Je deviens vraiment fou, saute dans tous les sens et gueule les paroles de l’intro, de Kid Cudi et le couplet de Ye puis surtout l’outro de 070 Shake : « Woah, once again I am a child / I let it all go, of everything that I know, yeah / Of everything that I know, yeah / And nothing hurts anymore, I feel kinda free / We’re still the kids we used to be, yeah, yeah / I put my hand on a stove, to see if I still bleed, yeah /And nothing hurts anymore, I feel kinda free ». Un cri du cœur, une expression profonde et existentielle, une fierté d’être libre. À ce moment le public est aux anges, sur un petit nuage loin du mépris de ceux qui traitent Kanye de facho, d’ailleurs encore plus loin de ses conneries avec Trump et de toute la médiatisation de la bêtise. Gueuler son humanité, son désir de vivre et son besoin de ressentir quelque chose au-delà de la douleur, voilà la meilleure façon de clore un concert.

Julian Le Tutour

Retrouvez les stories que j’ai prises lors de ces concerts sur le compte Instagram du Gorille.

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