Album Artwork par Leif Podhajsky

Mélancolie et Optimisme : Cold Spring Fault Less Youth de Mount Kimbie

 

Se souvenir avec exactitude de ses premières émotions musicales n’est pas aisé, et semble même être un peu contradictoire. Cependant, on peut parfois se remémorer soudain et de manière précise, tel événement ancien, telle odeur oubliée, telle personne aujourd’hui disparue, indissolublement lié à un air ou à une musique. On a l’impression de revivre un passé qu’on pensait perdu. C’est un phénomène bien connu. Les philosophes appellent cela la « mémoire affective ». Ainsi Proust et sa madeleine trempée dans du thé.

Tant il est vrai qu’en exagérant peut-être un peu, on peut dire que tout sentiment ou émotion peut s’exprimer par une musique et toute musique peut exprimer un sentiment ou une émotion.

Musique et langage ont en effet des points communs. Ils sont, l’un et l’autre, des moyens de communication. L’un, le langage, utilise des concepts objectifs, partageables par tous comme les mots, les verbes, les locutions. À l’inverse, la musique exprime l’indicible dès lors qu’elle utilise des concepts subjectifs. En d’autres termes, une musique peut exprimer autant de sentiments différents que de personnes qui l’écoutent. Plus précisément encore, la musique permet d’exprimer ce qu’une personne ne saurait dire en mot. En un mot comme en mille, le langage dit, la musique évoque.

Ce pouvoir d’évocation s’est manifesté pour moi avec Cold Spring Fault Less Youth de Mount Kimbie. Cet album parvient à exprimer parfaitement des émotions que je ne saurais traduire en mots. Et c’est tant mieux. Il n’en est que plus précieux. En fait, il s’agit tout à la fois de mon album préféré, d’un objet fétiche dont je ne peux me séparer, de mon doudou immatériel et de mon meilleur ami imaginaire. Rien que ça.

Impossible donc de ne pas partager ce chef d’œuvre (n’ayons pas peur des mots) avec vous. Car qu’est-ce que serait la musique, si elle n’avait pas pour vocation de (tenter de) créer des « affinités électives » ?

Un contraste discret mais délibéré…

Cold Spring Fault Less Youth, deuxième album du duo britannique composé de Dominic Maker et Kai Campos, est sorti le 28 mai 2013 chez Warp, label qu’on ne présente plus. Très attendu après la sortie de leur premier album Crooks & Lovers (qui compte notamment les magnifiques Before I move off, Adriatic et Would Know), le duo a légèrement changé de style. Ces derniers, considérés comme les chefs de file de la dubstep anglaise après leur premier album, sont ainsi passés d’une musique très électronique à proprement parler, à une musique légèrement plus instrumentale.

Ce subtil changement s’illustre dès l’abord par l’artwork même de l’album, réalisé par Leif Podhajsky (qui a aussi collaboré avec Tame Impala, London Grammar, Foals ou encore Lykke Li). En effet, les couleurs ocre, fuchsia, noir et beige (à la Gauguin) témoignent d’une certaine chaleur, bien qu’à l’inverse de l’artwork de leur premier album, il ne soit pas figuratif. Il s’agit d’ailleurs vraisemblablement d’un contraste délibéré.

Je me souviens parfaitement de la première fois que j’ai entendu cet album. C’était grâce aux recommandations Deezer (que je ne remercierai jamais assez). J’avais ajouté le morceau un peu par hasard, l’avais laissé dans ma playlist et étais finalement retombée dessus, quelque temps plus tard. Un cheminement somme toute classique à l’heure des sites de streaming.

Ce qui est peut-être plus intéressant à raconter, c’est que si Made to Stray s’est si fortement imposé à moi, j’ai eu beaucoup de mal en revanche, à apprécier le reste de l’album. Il faut dire que je ne l’avais écouté qu’une ou deux fois, sans plus.

Ce n’est que bien plus tard que j’ai perçu la beauté complexe de l’album. Comme si l’oeuvre se méritait, comme si elle nécessitait une sorte d’apprivoisement et un effort pour se révéler enfin. Tant il est vrai que généralement, les morceaux ou albums que l’on aime le plus sont, de manière étrange, ceux qui ne nous avaient pas fait grande impression à la première écoute.

…parfaitement maitrisé

Mais venons-en au contenu même de l’album ! Ce qui m’a frappé, et me frappe encore, c’est son ambivalence. Ambivalent en ce sens qu’il relie des composantes a priori opposées, irréconciliables. Il est tout à la fois fluide et plein de relief, solaire et sombre, optimiste et mélancolique. Le mélange intelligent entre musique synthétique, froide a priori, et musique acoustique (batterie, basse et guitare notamment) en est sans doute la cause et lui donne son côté quasi intime. Kai Campos, moitié du duo, déclare ainsi : « Même si nous adorons l’électro, nous n’avons jamais pensé notre musique pour les pistes de danse ». Pour les avoir vu en concert en novembre 2017 au Trianon (King Krule y avait même fait une apparition surprise), l’interprétation qu’ils donnent de chaque morceau confirme grandement cette impression.

Parlons aussi des voix. Celles de Kai Campos et celle presque déconcertante de King Krule, aussi connu sous le nom (justifié !) d’Edgar The Breathtaker. Cette ambivalence se retrouve tout particulièrement dans les titres chantés par ce dernier, Meter, Pale, Tone et You Took Your Time. Sa voix oscille en effet entre léthargie et colère, et semble crier ses peurs les plus enfouies lorsqu’il chante « See me? I don’t exist / You’ve won » sur Meter, Pale, Tone. Celle de Kai Campos, notamment dans Blood and Form et Home Recording, est quant à elle plus douce et moins ostentatoire. Elle met en valeur les arrangements plus qu’elle ne les couvre.

Ainsi, le duo semble chercher à étendre son univers différemment au fil des morceaux. Notamment avec Break Well, morceau aux accents presque pop ou Fall Out, morceau le plus dub de l’album, qui clôture magnifiquement ce dernier. Enfin, j’en viens à mon summum : Made to Stray, single de l’album aux sonorités techno (morceau qui me fait d’ailleurs irrésistiblement penser à celui de Fatima Yamaha, Half Moon Rising). Il exprime à la perfection la complémentarité entre musique de club et musique intimiste.

Bonne occasion pour moi de signaler aux plus curieux d’écouter l’excellente version live de Made To Stray, récemment sortie pour les trente ans du label Warp !

 

That’s all folks!

Madeleine Anglès d’Auriac

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