Twerk, perruques et féminisme plus que sexy à Kingston

Au commencement il y eut Vybz Kartel. Oserais-je dire ? Oui, j’ose. Vybz est un dieu. Le mec est tellement badass et puissant qu’il arrive à tourner un clip en prison alors qu’il est condamné à vie pour meurtre. Spice n’est de son côté pas exactement un idéal féminin très répandu dans nos contrées froides. Ses derniers tubes révèlent pourtant une artiste dancehall un peu à part. Une artiste qui 1) sait chanter, et sait bien chanter (on est loin des performances de notre Lisa Monet nationale – même si j’avoue que le fameux : « Je ne veux plus qu’il m’appelle Madame bitch mais comment faire » et le non moins connu « Connais-tu les courbatures causées par la baise entre tes reins » me sont très chers. Parce que oui. Je chante sous la douche). Revenons en à cette chère Spice. 2) C’est donc une artiste qui chante avec le king Vybz, ce qui la rend d’un coup mille fois plus intéressante.

spice1

Passée presque inaperçue en 2008 quand elle chante à ses côté sur Ramping Shop, il eut été facile de croire et de conclure comme souvent à une chanteuse un peu jolie, bien foutue, et pas spécialement douée. Un featuring un peu facile donc, à l’honneur de Vybz, par lui, et pour lui. Sur Conjugal visit c’est une autre histoire. Spice s’est clairement hissée au niveau du roi du Kartel. Plus que la connexion évidente qui existe entre les deux, on assiste tout au long de la chanson à une presque joute de flows, joute au cours de laquelle elle ne reste pas en reste. Les deux artistes sont à leur top sur un riddim des plus langoureux – entre pluies d’étoiles et petit clavier mignonnet –   ils échangent des paroles plus que sexuelles.

« Me love you, come fuck me how you own me ». Une petite ode à l’amour courtois je vous dis.

spice2

Spice, c’est aussi l’artiste qui a su se construire un personnage, qui a compris comment fonctionnait le système ultra machiste du dancehall-ragga, qui y est entrée et s’y est complue avec délectation. Un système où les femmes sont en général cantonnées au rôle bienveillant de potiches qui twerkent – Parlons peu, mais parlons bien un petit cours pour vous expliquer deux petites nuances jamaïcaines. Quand on bouge ses fesses seul(e) dans son coin : on twerke. Quand on bouge ses fesses sur un monsieur (ou une madame) on pratique le backaz. Bref. Dans tous les cas, ce mouvement du popotin dont on ne parle que trop (Merci Rihanna, Miley ou autres Nicki) a alimenté les voix des féministes qui criaient à l’objectivation et l’instrumentalisation de la femme. Parallèlement et inversement à ce courant, on a également des artistes performeurs qui revendiquent le twerk comme un moyen d’accepter son corps, notamment dans les communautés queers et trans. Le twerk serait donc soit intellectualisé comme une sorte de vecteur d’identité (un twerk rendu élitiste), soit un objet décrié car instrumentalisant la femme, la réduisant à un simple objet de stimulation sexuelle sur l’homme.

[youtube www.youtube.com/watch?v=qH94HLRQMKI]

Spice s’inscrit justement dans une démarche complètement opposée à ces deux courants. Elle n’intellectualise pas ce qu’elle fait de son corps, et elle refuse de se résumer elle même à une femme qui twerke/backaz. Consciente du monde dans lequel elle évolue, elle propose sur Like a man de revoir et de profiter des clichés qui peuplent ce monde qu’elle a fait sien : la femme qui twerke et l’homme qui chante. C’est ainsi grimée en homme qui chante qu’elle nous pose des questions existentielles à nous, qui l’écoutons et qui regardons son clip : « You think they would rate me more if I was a man ? ». La réponse est clairement non, car c’est bien cette tension particulière qui la caractérise : toujours à la limite du vulgaire, de l’ultra sexualisé, mais aussi toujours au profit de ses chansons, jamais gratuitement. Oui, elle écrit sur du sexe, elle dit comment elle l’aime – So me like it et Come Inside sont des perles en la matière, mais justement elle n’est pas différente de tout ce qu’on a déjà pu entendre par des Vybz Kartel (le mec a quand même écrit une chanson qui s’appelle Good Pussy) ou Mavado qui dédie une chanson aux filles des Caraïbes qui seraient … spéciales. Pas de raison de s’offusquer ou d’y voir autre chose que ce qu’elle n’est : une artiste des West Indies qui participe à la culture ragga-dancehall que l’on retrouve maintenant transvasée par petites pincées dans les top charts du monde entier, une culture reprise, mondialisée, adaptée par des personnes qui ne connaissent pas Spice.

PS : Spice a été élue Artiste féminine de l’année le 21 Février 2015 à Kingston durant les YVA’s, les Victoires de la Musique Jamaïcaine. Elle n’a malheureusement (heureusement ?) pas remporté l’Award dans la catégorie Artiste la plus sexy.

PS2 : Enorme coup de communication, son dernier clip avec Vybz Kartel Conjugal Visit était un fake avec un sosie du king. Même moi j’y avais cru.

Laure Adélaïde
Crédits Photos : Vevo – Facebook de Spice

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *