Diversité musicale et engagement : Solidays, un exemple de festival militant

Après avoir écumé les festivals cet été, force est de constater qu’un festival s’est démarqué des autres par sa capacité à rassembler autour d’une cause forte, et non d’une marque – comme c’est désormais le cas pour bon nombre de ces regroupements musicaux. Solidays, c’est l’occasion d’évoquer des thèmes sérieux tout en profitant de styles musicaux bien différents : du rap avec IAM, du reggae avec Damian Marley, du rock avec les Vaccines ou encore de l’électro avec Rone ou Infected Mushrooms. Tous les goûts étaient permis pour cette 17e édition d’un festival festif, mais volontaire. Et avec plus de 180 000 personnes réunies sur l’hippodrome de Longchamp, Luc Barruet, co-fondateur de Solidays, peut une fois encore se féliciter du succès d’un festival dont l’objet principal est d’être un « outil contre le sida et contre la détresse humaine ».

© Marylène Eytier

© Marylène Eytier

Malgré une concurrence toujours plus importante des autres festivals et la hausse des cachets des têtes d’affiches, Solidays continue de faire partie des festivals français les plus lucratifs, avec un peu plus de 2,6 millions d’euros de bénéfices, permettant le bon financement de projets en France et à l’international, et plus spécifiquement en Afrique. Grâce au soutien financier de Solidarité Sida, SOS Sida a par exemple pu financer au Congo un centre d’hébergement permettant à 250 malades provenant des provinces isolées d’accéder aux soins.

D’autre part, Solidays tire profit de la très forte concentration de spectateurs dans un espace restreint, ce qui lui permet de multiplier les activités annexes, orientées dans leur quasi-totalité vers la prévention et l’information des publics, le but étant bien évidemment d’y capter un maximum de festivaliers. On s’est demandé si ce n’était pas un peu illusoire d’espérer d’un public qui paye son pass qu’il fasse abstraction des concerts pour se consacrer à aborder des sujets plus sérieux, mais selon Maïtena Biraben, marraine de Solidarité Sida, le résultat est au contraire plutôt positif : « bien sûr que tous les mômes sont là pour écouter de la musique, mais franchement, d’année en année, le nombre de spectateurs au forum augmente, c’est absolument incroyable. Alors qu’on est mal assis, on crève de chaud, donc il faut vraiment avoir envie d’y aller ».
Une réussite qui se traduit d’ailleurs également par le souhait de l’organisation du festival de multiplier ces installations dans le cadre d’un agrandissement du site lors des prochaines éditions :  « J’espère qu’on aura l’autorisation de s’agrandir, parce que ça fait quatre ans qu’on est à l’étroit, qu’on pousse les murs, et on a plein de projets d’animation nouvelle qu’on voudrait pouvoir mettre en œuvre. Pas pour rajouter encore des scènes mais pour développer des animations de sensibilisation, et puis pour laisser une place encore un plus grande à l’art dans le cadre du festival. Et si ça peut être de l’art qui nous permet de porter les messages un peu plus loin, et bien ça sera encore mieux ».

L’occurrence de l’événement dans le calendrier médiatique annuel lui permet par ailleurs de servir de véritable caisse de résonance à l’ensemble des actions menées par Solidarité Sida tout au long de l’année, pour dépasser ainsi le simple cadre de l’événement ponctuel et atteindre l’ensemble du pays à travers différents relais – à condition, bien sûr, que le contexte médiatique le permette (cette année le festival a par exemple été entièrement éclipsé par l’attentat de Saint Quentin-Fallavier).
Au-delà des relais traditionnels, le militantisme assumé du festival lui permet de se servir, directement ou indirectement, de chacun des acteurs de l’événement comme relais d’influence auprès de groupes d’échelles variables. Bien qu’une bonne partie des festivaliers ne soient présents que pour la programmation musicale proposée, ils deviennent par la nature même du festival un public engagé dans la lutte contre le sida aux yeux des observateurs. De l’autre côté de la barrière, les bénévoles assument quant à eux bien plus volontiers ce rôle d’ambassadeur discret. Loués par l’ensemble des organisateurs et observateurs du festival, le Gorille est allé rencontrer quelques-uns de ceux « sans qui le festival ne serait pas possible », pour essayer de comprendre leur motivation et leur degré de sensibilisation aux combats de Solidarité Sida. Militant actif, ex-festivalier, ami de bénévole régulier, ou simple vacancier qui cherche à s’occuper, si les prétextes et les formes d’engagement des bénévoles et Protis (professionnels gratuits) se déclinent à l’infini, il semble en revanche qu’ils soient tous assez précisément sensibilisés aux enjeux du festival et à la cause portée par Solidarité Sida. Libre à eux de les relayer de façon plus ou moins active dans leurs cercles proches, ils permettent en tout cas un relais d’information solide au sein de groupes majoritairement jeunes, groupes pour lesquels la vigilance de Solidarité Sida en matière de prévention reste importante.

A plus grande échelle, le festival profite principalement du rayonnement médiatique de ses intervenants et, bien sûr, des artistes associés. Que l’invité soit, ou non, personnellement impliqué auprès de Solidarité Sida, sa simple participation suffit finalement à lui faire profiter de la labellisation « Solidays » et à provoquer de fait un rayonnement médiatique plus ou moins important selon sa notoriété, et sa volonté d’implication personnelle. L’exemple de Bill Gates est en ce sens assez édifiant. Invité d’honneur de cette nouvelle édition, il n’a pas mâché ses mots pour décrire le festival, le qualifiant de « parfait » et saluant l’initiative d’un projet allant bien au-delà de la sensibilisation du public aux dangers du virus du Sida (cette satisfaction pourrait d’ailleurs avoir des résultats concrets assez rapidement, Bill Gates cherchant apparemment à reproduire le festival ailleurs dans le monde).

A côté des intervenants, il ne faut évidemment pas en oublier les artistes qui eux aussi œuvrent à promouvoir Solidarité Sida auprès de leurs publics respectifs. Bien sûr, tous les artistes ne sont pas activement engagés auprès de Solidarité Sida. D’une part dans une économie de marché aussi fragile que celle des festivals en France il serait suicidaire de filtrer tous les artistes qui ne prennent pas ouvertement position, et d’autre part quand bien même ceux-ci le désireraient, la démarche d’engagement et d’encadrement des artistes se révèle, selon Luc Barruet, assez contraignante pour l’association : « Aujourd’hui, il faut bien en avoir conscience, les artistes sont constamment sollicités, et sont  méfiants par rapport à la capacité des gens qu’ils rencontrent à faire les choses, et à faire en sorte que ça se passe bien. Souvent, pour une chose qui se passe bien, il y en  a trois qui se passent moins bien. Donc je comprends que des artistes hésitent à s’engager. Par contre, je suis le premier à encourager le fait qu’on aille taper à leur porte, et surtout qu’on arrive à dépasser les barrières des managers, parce que souvent les managers ou les entourages passent leur temps à protéger leurs artistes. Maintenant ce qui est clair c’est qu’il faut avoir conscience que quand on va voir un artiste c’est déjà un projet de management. C’est-à-dire qu’il faut lui donner envie, il faut lui simplifier la vie, il faut qu’il ait conscience que ce qu’il va faire ça va être profitable, que quand on a besoin de lui c’est effectif ».
Un constat qui permet de poser de façon plus générale la question de l’engagement artistique et de sa nécessité à l’heure actuelle. Pour essayer d’y voir un peu plus clair, le Gorille a posé son walkman quelques minutes et est allé recueillir les témoignages de ceux qui sont directement concernés par la question, à savoir les artistes. On vous fait ici un petit résumé de ce qui s’est dit pendant ces trois jours, en conférence de presse ou au détour d’une rencontre.

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Si tous s’accordent bien évidemment pour rejeter toute obligation d’une musique engagée, ou à l’inverse d’un art dénué de toute valeur militante, les réponses à nos questions suivent des niveaux différents de perception de l’art et de son impact auprès de ses publics.

D’un côté, il y a les combattants, ceux qui considèrent que la musique est un outil de promotion d’un engagement militant, une parole forte nécessaire dans le débat public. L’artiste germano-nigériane Nneka confère ainsi à la musique et aux artistes une responsabilité particulière. En Afrique notamment, dans un contexte de fragilité et d’instabilité politique, la musique est, nous a-t-elle dit, une parole forte qui se révèle avoir bien plus d’impact que le politique auprès des populations jeunes. Une idée de la responsabilité sur laquelle le chanteur sénégalais Faada Freddy la rejoint également, en insistant sur l’idée de musique comme art performatif : « La musique est une thérapie, c’est une force fédératrice de tous les jours. Quand j’écris, quand je compose, je me dis qu’il faut que la musique non seulement reflète ce que je ressens, mais soit aussi disponible pour élever les consciences ». Un engagement qui, selon IAM, est nécessaire, à partir du moment où l’artiste connaît bien son sujet : « Il y a des artistes qui font très bien de la musique de divertissement, et nous ça nous arrive, on l’avoue, d’aimer ce genre de musique. Je pense qu’un artiste doit faire ce qu’il sent. Mais par contre quand il connaît des choses sur un sujet ou qu’on lui pose des questions il ne doit pas éluder de parler de certains problèmes et d’avoir peur pour sa carrière. Nous on ne s’est pas posé ces questions-là. On dit ce qu’on pense au moment où on nous pose les questions, on dit des trucs intelligents, on dit des conneries aussi, mais je pense qu’on prend le risque de dire les choses ».

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Plus réservés, d’autres artistes font un distinguo clair entre l’artiste et la personne, sans que les deux ne doivent forcément se confondre, tout en étant nécessairement liés un moment ou un autre dans le travail artistique. Vianney, également présent cette année sur le festival, représente en quelque sorte cet équilibre entre artiste engagé et artiste de divertissement. S’il est en effet très activement engagé dans diverses associations comme « Imagine for Margo, enfants sans cancer » ou encore l’initiative «Hivers solidaires » qui soutient les sans-abris pendant l’hiver, il nous explique modestement qu’il ne cherche « qu’à raconter [ses] histoires, sans porter de message plus militant que ça ». Allant dans le même sens, Lilly Wood and the Prick revendiquent la prise de parole des artistes en dehors de leur art : « Nous, on ne fait pas de musique engagée. Après c’est bien de pouvoir peut-être faire le lien certaines fois, ou amener certaines personnes sur certains endroits comme ici, et qu’ils soient sensibilisés par ce qui est proposé. Après nous on est là plus pour donner du plaisir, ou du bonheur, on n’a pas la prétention de transmettre un message. Mais par contre le fait d’être ici, ou peut être d’aller au Mali et de faire de la musique, c’est déjà une part d’engagement en soit, et on encourage les autres personnes à le faire ».

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Et puis il y a les autres, tous ceux qui sont un peu plus frileux devant les médias, ou qui ont l’honnêteté de reconnaître qu’ils ne souhaitent porter aucun engagement particulier. Parmi eux, Fakear, avec qui on avait un peu parlé lors de la conférence de presse de Solidays fin mai, et qui avait botté assez rapidement en touche quand on lui avait posé la question, en précisant que s’il ne porte aucun engagement particulier pour le moment, il défend en revanche les valeurs de l’universalité qu’implique la musique. Une porte de secours un peu facile, mais en même temps quelle que soit l’interview ou la conférence de presse qui a pu être réalisée dans le cadre de ce festival, les notions d’humanité et d’universalité reviennent invariablement.
Et au final c’est aussi un peu ça, l’esprit Solidays. Une bulle de quelques jours dans laquelle l’humain et la solidarité sont placés au centre d’un énorme rassemblement, sans que cela ne provoque le moindre sarcasme. Pour preuve, la projection sur place de vingt minutes tirées du dernier documentaire de Yann Arthus Bertrand, Human, en avant-première. Pour Luc Barruet, cette initiative était avant tout une manière d’utiliser le festival comme un « outil de promotion sur les bonnes choses de la nature humaine et sur la solidarité, l’humanité qui règne et que l’on essaie de défendre ». Un beau message ayant touché beaucoup de festivaliers, puisqu’une queue impressionnante se formait chaque jour pour assister à la projection. Yann Arthus-Bertrand exprimait ainsi son enthousiasme, qualifiant de « formidable » l’émotion du public à leur sortie de la salle. Pour Antoine de Caunes, président d’honneur de Solidays, et Luc Barruet, cette émotion est d’autant plus importante qu’elle survit à une période de tensions politique, économique et sociale importante ; si le premier se félicite de la persistance de trois jours « de paix, de bonheur et de solidarité » lors de cette dix-septième édition, le second s’étonne que la « bulle Solidays » soit encore intacte : « dans la période actuelle je pense que c’est assez rare de pouvoir se retrouver ensemble avec des gens qu’on ne connait pas sur un lieu pendant trois jours, et vivre des expériences comme  celles qu’on vit à Longchamp, que ce soit en termes d’empathie ou d’ouverture aux autres… Ça semble être des mots un peu galvaudés mais à Longchamp ça ne l’est pas ».
Généreux, solidaire et vivant, le festival Solidays impressionne encore par sa capacité à fédérer publics, bénévoles et artistes autour d’une même cause. Un festival entier sachant divertir les foules de manière responsable que le Gorille a apprécié à sa juste valeur et qu’il est impatient de retrouver l’an prochain !

Sabrina Eleb, Ivan Piccon

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