Awa Ly, l’art de la nuance

Awa Ly fait partie de ces véritables artistes qui ne laissent pas indifférents. Son regard sombre et mystérieux vous envoute, inévitablement, bien qu’Awa soit simple, d’une belle simplicité, sans fard ni artifices. Cette sincérité se retrouve ô combien dans son dernier album, Five and a feather, qui sortira aux prémices du printemps prochain. Ce dernier projet nous fait voyager; parfois très loin au regard des influences plurielles qui le composent, et tantôt bien plus proche. Car les textes d’Awa nous parlent intimement.  

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Son premier album, Modulated (2009), travaillé en compagnie de Massimo Giangrande et Marco Patrignani, l’EP Parole Prostate,  puis un autre Awa Ly en 2014 né d’une rencontre avec Greg Cohen, ancien bassiste de Lou Reed notamment, nous avaient dessiné l’univers d’Awa comme bercé de jazz et de soul. Elle avait ensuite enregistré en Italie un album de reprises de classiques du jazz en français destiné au public japonais. Si elle a passé la majeure partie de sa vie en France, elle nous explique que c’est l’anglais qui lui vient au moment de coucher sa musique sur le papier. L’Italie où elle vit depuis seize ans affleurait, elle, dans les paroles de son premier EP. Ces projets, très esthétiques, léchés, presque parfaits, avaient été portés sur scène au Sunset, lieu mythique de la scène jazz parisienne. Mais c’est au Café de la Danse qu’Awa se produira le 31 mars et nous ne pouvons nous empêcher d’y voir une évolution dans la carrière de cette artiste aux mille couleurs. Comme elle nous le confie, elle n’avait jamais cessé d’écrire, même lorsqu’elle accompagnait en tournée le chanteur italien Pino Daniele, l’inspiration lui restait, des chansons sont nées. Même si elle aime dans le  statut d’interprète, le fait de pouvoir sans cesse changer de registre, c’est donc tout naturellement qu’elle a repris le chemin du studio, plume à la main.

On sent un changement prégnant dans Five and a feather. Ce nouvel album, enfant des différences et de la world music, nous est apparu comme plus simple, pur et délicat, subtilement fragile. Et parallèlement, cet album est immensément riche, de ses arrangements précis, son univers brut, humble et vrai, de ses influences tout à fait hétéroclites, entre jazz, pop, musiques du monde, africaines, japonaises, caribéenne. Et malgré ce grand écart, Five and a feather est uni autour d’un propos, l’amour, et d’une identité propre, singulière, dont les racines prennent naissance au coeur-même de ce qui rend Awa Ly si unique, sa voix. Cette voix est le fil rouge de tous les morceaux, elle est la cohérence de ces multiples paradoxes. «  La voix est révélatrice de l’âme  » nous dit Awa qui nous conte une histoire, pleine de poésie et de mystères.

Ce nouvel opus est né d’une aventure aux accents multiples avec Jean Lamoot (qui a travaillé avec beaucoup d’artistes maliens) et Pascal Danaé, du groupe Rivière Noire. Une envie qui s’est transformée en un choix artistique, pour habiller Awa Ly de la plus belle des manières. Si cet album est né dans un nid, un cocon chaleureux, on y ressent aussi des sentiments plus noirs, qui prennent toute leur amplitude quand la voix d’Awa Ly s’étrangle et nous dévoile un propos plus ténébreux, comme dans la chanson Here. Couplée à la voix du mystique Fadda Freddy, le timbre d’Awa nous y parle d’émigration, des moments douloureux de Lampedusa.  Pour la première fois on entend le wolof  : la langue du Sénégal dont sont originaires les parents de la chanteuse. Le propos tenu dans la chanson n’est pas sans rappeler le thème principal de l’album, l’amour. Au sens large, il se décline sous de multiples formes ; meurtrier, réciproque, platonique ou partagé, tourné vers l’autre, l’ami ou l’étranger… Aux accents multiples de cet opus s’ajoute la collaboration de Ballaké Sissoko qui joue de la Kora, un instrument traditionnel malien.

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Ensuite, Awa Ly a parfait son interprétation, et cela vient sans doute de sa « contamination par la scène ». Le fait d’avoir enregistré les morceaux «  live  » et d’avoir intégré pleinement l’importance de l’élément scénique rend cet album intensément vivant, groovy, naturel. Actrice, chanteuse, femme, artiste… Awa nous donne toujours le contrepied, et sait manier la nuance. Cet album, à l’image de son titre et de son illustration, «  est ouvert aux interprétations  », nous confie la jeune femme. Sur la pochette de son dernier opus, dans un style inspiré de Mucha, la dessinatrice Saina Six donne à Awa des airs de Belle Epoque, entourée de fleurs et de plumes de paon. Mais parce que la belle n’a pas peur de faire varier les styles, elle évolue dans un tout autre univers pour son premier clip. On la retrouve dans une vidéo en noir et blanc assez épurée réalisée par Bernard Benant qui a voulu présenter sa personnalité  : ses mains, son visage se dessinent en ombres chinoises et introduisent sa gestuelle si particulière.

Awa Ly est l’allégorie du paradoxe, du parallélisme et de l’asymétrie. Magique, sa voix nous transporte sans peine, comme une incantation sourde sous le ciel étoilé de Paris, Rome et Dakar. Un contraste sublime.

 

Timothée Duperray

Marie-Anne Chrétien

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