Camelion : un « traumatisme de couleurs pour chromatiser les cœurs »

21H30. Les lumières s’éteignent et la scène baigne à présent dans une lumière verte et bleue. Le silence s’installe, les corps se figent et déjà, l’atmosphère est à la contemplation. Tu attends, puis une vague de sons envahit et fige tes oreilles à l’affût. Nébuleuse couleur entre suspense et quiétude qui naît d’un écho résonnant au creux des tympans. Les harmonies te transportent, t’absorbent dans une autre dimension. A peine arrivé sur scène, le groupe au complet entame un morceau au « ton audacieux » et au caractère surprenant. En de doux sursauts, les rythmiques hybrides te font basculer d’une ambiance à une autre. C’est le début d’une incursion dans un univers unique – celui de Camelion – au caractère affirmé, onirique et rebelle. Un cocktail de surprises, de vibrations, de groove et d’esprit rock pour un concert réussi et annonciateur d’une évolution et d’une prise de maturité dans l’affirmation stylistique et créatrice du groupe.

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De droite à gauche : Yoann, Paul, Pablo, Nicolas, Romain. © Ramané

Avant-gardisme et originalité d’un style exigeant

Camelion est issu de la réunion en 2012 de 5 virtuoses de l’agglomération de Cergy Pontoise, avec des années d’études musicales derrières eux, et dont les sensibilités variées donnent naissance à une écriture stylistique autant éclectique qu’alternative. Vendredi 29 janvier, ils investissaient les planches du Théâtre 95 à Cergy-Préfécture pour un concert célébrant la sortie de leur premier album « Yksniv Arts ». Pour l’occasion, le groupe a également invité Camille, chanteuse dans le duo KAT auprès d’In’tissar, à performer un duo acoustique avec Romain, la première voix du groupe.

À travers sa musique, le groupe cultive l’art de superposer les teintes et de jouer avec les rythmes. Variation évoluant au gré du rock progressif, du blues, du jazz, du rock, du métal, et même de la musique classique en invoquant Stravinsky, « Yksniv Arts » est l’histoire d’« Yksniv face au monde, dans son rôle de peintre » : l’artiste explore la ville, au gré de ses illusions, de ses déceptions, de ses amours et nous livre son âme à la lumière d’une toile musicale omnicolore.

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Romain et Paul. © Tomomi Mawatari Devillers

On pourrait résumer l’ambiance générale du concert en invoquant les variations fréquentes de tempos, les lignes musicales torturées ou affirmées, les voix tantôt angéliques tantôt fortes des chœurs ou de la deuxième voix, et le chant d’une plume à calembours, aux échos baudelairiens parfois proches de Saez qui s’impose en narrateur en invoquant Yksniv, l’artiste, le vagabond, l’homme. C’est comme une personne à plusieurs facettes : déterminée, malicieuse, chaleureuse ou révoltée, qui voyage, sur la terre et dans l’esprit, au gré de ses certitudes et de ses doutes ; instruments comme paroles composent par couches succinctes mais riches, le portrait de cet homme et le tracé de ses péripéties. À chaque morceau sa signature, sa sensualité ou sa froideur, sa dureté ou sa douceur, le tout pour un concert à mille nuances où l’on vogue de tempêtes en accalmies.

Une histoire musicale d’un éclectisme virtuose

Revisitées, la plupart des chansons du premier EP prennent un autre teinte, une autre direction qui parvient à surprendre l’auditeur habitué : on change d’exotisme, on opte pour une palette un peu plus sombre, une texture plus épaisse, qui finalement, laissent plus de place à l’enchantement, à la contemplation et à l’immersion. Au cours de ce voyage, les rencontres sont nombreuses, et la cohésion bien présente : jeux de voix, ton audacieux, sonorités claires ou vibrantes, polyrythmie omniprésente, plume onirique : un entre-deux entre rêve et réalité. Avec Philantropia, le deuxième titre de l’album, le même riff de guitare évolue dans une superposition de couches qui prend des aspects variés. C’est surtout leur minutie sur le plan du style qui fait que leur musique dégage un esprit si innovant.

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Camelion est un de ces groupes rares qu’on aime à découvrir : une plume fine, un équilibre finement mesuré entre chaque instrument et la couleur de chaque son, et surtout une énergie qui sait capter un public. Nous sommes tous invités à scander des paroles de révolte, à frapper la pulsation et le concert se transforme dès le début en une osmose entre musiciens et mélomanes. Même avec quelques petits incidents techniques, ils parviennent à nous tenir dans une attente incessante, une fascination sans faille et un émoi fort. Si un aphorisme devait être retenu dans la narration de cette aventure pour résumer l’esprit de ce groupe, c’est qu’« on ne peut essouffler, les talents insufflés ». Très prometteur, leur premier album « Yksniv Art » est désormais disponible à l’écoute. Depuis quelques mois, on peut aussi retrouver leur premier clip officiel, « La Lettre ».

Si le morceau révèle bien une des facettes du style de Camelion, il n’est pourtant qu’une infime tâche de peinture dans la toile qui compose l’album. « Yksniv Arts », c’est avant tout une énorme fresque, un patchwork de textures qui ne saurait s’écouter de manière fragmentée. L’album dégage une telle unité qu’une écoute parcellaire enlève beaucoup à l’appréciation réelle de leur style et de leur particularité. Au terme du concert, c’est une explosion de couleurs qui hante nos mémoires : un mélange de cultures et d’influences, de Tool à Gainsbourg en passant par Ravel, Frank Zappa, Radiohead ou George Duke. Alors si la monotonie vous ennuie et que vous êtes de ceux qui recherchent la nouveauté, la finesse et les sensations, Camelion saura vous faire voyager dans l’ailleurs le temps d’un album ou d’un concert et réveiller le mélomane exigeant et pointu qui sommeille en vous.

Site officiel du groupe

Mélanie Laffiac

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