Ta-ha, loin devant

Ta-ha est loin de tout : loin de Bondy et de la France, qu’elle a quitté pour s’installer au Japon, loin des réseaux où elle ne communique que très peu, et surtout loin de tous les stéréotypes généralement associés au R’n’B. En deux EP à la fois subtils et envoûtants, Ta-Ha est devenue celle qui mettra tout le monde d’accord, des producteurs de rap les plus en vue (Myth Syzer en est le meilleur exemple) au meilleur des sites d’info sur la pop culture (The Fader, Dazed, Factmag).

On ne sait que peu de choses de Ta-Ha, et c’est peut-être tant mieux. En cherchant un peu, on apprend simplement qu’elle place Yung Lean, Bonnie Banane, Bon Gamin et Oneohtrix Point Never parmi ses inspirations du moment : pas de grande surprise jusque-là. On apprend aussi qu’elle multiplie les pseudos, entre senshi1992 pour son premier EP, Ta-Ha et Tuareg Shawty sur les réseaux (également le nom de son dernier EP). En dehors de ça et de quelques clips, peu d’indices : laissons parler sa musique.

Ce qui frappe tout particulièrement chez Ta-Ha, c’est sa grande maîtrise, dès le premier EP, d’un R’n’B renouvelé par SZA ou FKA Twigs et qu’on aurait tort de qualifier de futuriste. Entre tension et douceur, en alternant couplets lancinants et refrains hypnotiques, elle compose, avec talent, la musique des années 2010. Comme d’autre avant elle, Ta-Ha reprend les structures et la scansion du R’n’B des années 2 000 et y ajoute des sonorités électro : superposition pas inhabituelle, mais terriblement efficace. Sur son premier EP, elle avait déjà un temps d’avance : sons froids, basses profondes, chant parfois monotone, parfois animé d’une énergie et d’une émotion particulières. Surtout, une cohérence impressionnante malgré le nombre élevé de producteurs (quasiment un par morceau) et une émotion puissante et complexe se dégagent de ce premier projet. Du choix des prods à celui des clips, elle maîtrise son sujet et se prépare un futur riche en expérimentations.

Quelques mois plus tard, Ta-Ha sort Tuareg Shawty, un EP plus court et encore mieux produit. Alors qu’elle expérimentait beaucoup sur Liquid Crystal, elle va droit au but et lâche 7 morceaux denses et puissants, dont la cohérence impressionne une nouvelle fois. Lil bit, produit par Nxxxxs, est incontestablement le morceau-phare de l’album. La prod à base de nappes sonores, de synthé, de réverb et d’un beat presque syncopé, est aérienne, tandis que la voix de Ta-Ha oscille entre un refrain hypnotiques et des couplets dont la forme change sans cesse. Dans Lil Bit, Ta-Ha raconte (ou semble raconter) son quotidien telle qu’elle le vit, entre déprime, défonce douce (been on that kush for a lil’bit) et volonté de fuir tous ceux qui, attirés par l’argent, tentent de l’entraîner là où elle ne veut pas aller (I been on fire, depressed i been down I’ve been low/Brother/You been looking for that cream for that cash for that gold/Further). En fait, la force de Ta-Ha est surtout d’évoquer son quotidien sans filtre, avec une émotion latente, qu’on devine pendant les couplets et qui explose pendant les refrains. Cette maîtrise se révèle encore mieux sur Orion, à mon avis le meilleur morceau qu’elle ait sorti jusqu’ici, où cette tension est plus palpable que sur n’importe quel autre track, justement parce qu’elle n’explose jamais vraiment. Comme d’autres avant elle (SZA avec son Time Travel Undone par exemple), elle réussit à créer un morceau qui ne « décolle » jamais, qui maintient une tension constante sans jamais totalement la dévoiler, et qui nous plonge dans une sorte d’attente jamais complètement comblée. L’exercice n’est pas simple, mais il est réalisé avec un talent qui force le respect.

On pourrait encore parler longtemps de Ta-Ha, et notamment de l’esthétique qu’elle utilise, mêlant science-fiction, culture japonaise et un certain kitsch, esthétique qui rappelle autant Dis Magazine que le collectif parisien These Gyals Are on Fiyah ou certaines vidéos de Toro Y Moi. On le fera peut-être pour la sortie de son troisième EP, qui, selon nos infos, ne devrait pas tarder.

Romain Vindevoghel

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