Frensh Kyd: « il faut que je sois aussi chaud que Quincy Jones »

Frensh Kyd est un mec sensible et passionné. En 2010, il a décidé de faire de la musique son quotidien après avoir assisté à une conférence de presse de Kanye West : « le mec nous parlait de la difficulté d’être considéré comme un artiste, et pas seulement comme un noir ou un rappeur, il nous disait que pour lui c’est dur d’arriver à ce stade de reconnaissance… Et d’un coup il s’arrête, et il se met à pleurer. Moi, ça m’a vachement touché, de voir ce mec, alors qu’il pourrait simplement venir vendre son disque et se casser, essayer de porter un projet qui soit fort et d’y mettre autant de lui-même, alors que dans la salle, tout le monde le prenait de haut, en se disant qu’il était juste en train de jouer la comédie. À ce moment, je me suis dit que si je pouvais toucher les gens comme lui m’avait touché ce jour-là, il fallait que je le fasse ».
Depuis, Frensh Kyd multiplie les projets, toujours pour les autres. L’an dernier, il était à la production de l’excellent
00h92 de Rufyo, et à celle de l’EP de My Friend Is*, sorti en fin d’année. Avant la sortie imminente de son premier projet solo, on l’a rencontré dans un café près de République.

Salut, tu peux te présenter ?

Je m’appelle Frensh Kyd, et je produis de la musique, en ce moment surtout pour des gens, dans l’avenir un peu pour moi aussi. J’aime vraiment beaucoup travailler avec des gens de manière globale en fait, j’aime bien ce côté « partage ». Travailler pour les autres, c’est dans cette case-là que je me retrouve, à donner le plus d’altruisme en fait, d’où une affection pour la production.

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Tu dis sur ton soundcloud que tu es, je cite « Good at seeing good in people ». Est-ce que la production pour toi c’est une manière de révéler les gens, est-ce que c’est ton objectif ?

De manière globale, dans la vie, si tu vois quelqu’un et que tu peux le pousser juste un peu pour que la lumière tape mieux sur son visage et qu’il soit mieux mis en valeur, il faut le faire, et dans la musique, c’est ce que, humblement, j’essaie d’apporter à des gens. Tous les artistes qui viennent me voir ont des visions dont les lignes de fuite sont un peu floues, mais il y a généralement des lignes de fuite, des perspectives, et moi je suis juste là pour accentuer le trait, pour que tout devienne clair et qu’ils puissent accéder à leur vision.

Comment ça se passe, comment les collaborations se font ? C’est plus une affinité musicale ou humaine ?

J’ai tendance à avancer plus par affinité humaine. On m’a contacté récemment, quelqu’un qui a adoré le projet de Rufyo et qui veut que je produise un EP pour elle, elle aime bien l’approche humaine vaguement « grand frère » que j’ai eu sur le projet de Rufyo qui, je pense, se ressent un peu dans la musique ou dans l’interview abcdr qu’on a fait ensemble. Pour moi, c’est important de pouvoir discuter des choix, de ce qui va être fait, pourquoi et comment. C’est important, dans ce cadre-là, de pouvoir avoir des relations humaines qui sont positives et dynamiques. Quand on a fait 00h92 avec Rufyo, on a fait 10 % de création et 90 % du temps on était chez moi et il me montrait telle image de telle collection qu’il trouvait chanmé, parce qu’il trouvait intéressant la manière dont le vêtement était coupé et qu’il voulait que son morceau ressemble à cette sensation-là que tu peux voir quand il y a la laine sur le pull qui tombe parfaitement. Bref, des petits détails comme ça qui font, selon moi, qu’au final le produit il peut être personnalisé, unique, et taillé pour la personne.

La musique joue donc un rôle très faible dans cette relation là…

Ouais je pense. À mon sens, la véritable création découle d’un contexte, d’un moment magique qui est créé par deux personnalités qui disent « voilà, mon cerveau pense ça, ton cerveau pense ça, voilà le résultat ». Après le reste, la musique, la création, c’est de la technique, c’est des mathématiques.

C’est assez instinctif finalement, mais il y a donc aussi une part de calcul dans le travail de création ? Par exemple, sur 00h92, il me semble qu’il y avait un travail assez important pour associer la bonne prod avec la voix.

Je pense que je fonctionne plus en calcul ou, en tout cas, en réflexion précise de vers où quelque chose peut aller, bien que, en l’occurrence, sur 00h92, la qualité de la vision vient plus de Rufyo, c’est lui qui voulait faire un morceau comme ça. À la base, j’avais juste produit la partie finale, un peu latino, juste comme ça, pour moi, pour délirer. Il est tombé dessus, il trouvait ça cool et on avait déjà la trame du reste de l’EP, et donc dans cette couleur un peu nuageuse, un peu sombre, un peu triste. Moi je trouvais ça cool qu’on finisse sur un morceau lumineux de A à Z, parce qu’à la base c’était que la partie salsa, et il rappait sur la boucle en fait. Je voulais qu’il rappe que sur ça, et que ce soit un truc limite un peu poussiéreux, traditionnel, et que si il y ait une progression, ce soit vers le sombre. En fait, c’était plus intelligent de le voir dans l’autre sens, et c’est lui qui m’a dit « tu sais quoi, commence par cette basse là, etc. ». On a fait ça, on a construit le morceau à l’envers.

Pour ce qui est des prods plus ponctuelles (Espiiem, Lil B), comment ça se passe ?

C’est différent quand c’est moins direct. Espiiem, je l’ai rencontré seulement deux mois après que le morceau soit sorti, on n’a pas échangé à ce sujet, il y a juste son manager qui m’a contacté, qui voulait des prods. Je lui ai envoyé un petit pack de trucs que j’avais sous la main, dont le morceau qu’il a choisi, qui est en fait un sample de la fin de Hilton & De Brignac [sur l’EP 00h92 de Rufyo, NDLR]. À la toute fin, il y a juste des harmonies, une ligne de basse, du synthé, j’ai pris ça je l’ai mis à l’envers, je l’ai coupé… Mais je fais souvent ça en fait. Il y a une prod là, pour le prochain EP (ou album, je sais pas) de Hyacinthe, c’est pareil : j’ai samplé Funambule de Rufyo, je l’ai mis dans un autre sens. Quand j’ai commencé à créer des beats, j’étais hyper fasciné par le concept du sample, et je trouve ça agréable et valorisant d’être son propre sample et de voir d’autres axes dans des choses que j’aurais pu dessiner. Et là, dans le morceau d’Espiiem, personne a remarqué que le sample c’était un morceau de Hilton & De Brignac. C’est comme si j’avais fait deux fois la même prod, mais en vrai je l’ai amenée dans une autre direction. Dans ce contexte-là, c’est plus de l’instinct que du calcul. Je me dis que la voix d’Espiiem va bien marcher sur ce type d’ambiance là. Lil B, c’est pareil. C’est une manière de travailler qui me frustre un peu, parce que je trouve ça dommage de pas pouvoir échanger et des fois d’avoir des mauvaises surprises, enfin en tout cas des choix qui sont pas en harmonie totale… J’avais produit des titres pour un duo de meufs qui s’appelle Orties : on se connaissait bien en plus quand on a fait les morceaux, on se voyait souvent, mais c’était pas cet échange où je disais « ah mais faudrait peut-être qu’on fasse évoluer juste ce pan de la prod et ça va vivre plus fort », juste elles prenaient les prods et elles se barraient avec, elles faisaient leur truc sans me consulter. En soi, ce que je comprends, parce que c’est elles les artistes, c’est leur projet. Mais je trouve ça dommage, quand t’as un projet qui est pas amené à son maximum en consultant tous les intervenants qui sont impliqués. Ça peut donner des résultats qui, moi, m’ont un peu déçu sur Orties et qui peuvent être hyper positifs. Pour Espiiem par exemple, ça a bien marché.

Tu as des contacts avec les beatmakers français du style Astronote, Krampf, etc. ?

Astronote, on a échangé par message mais je le connais pas personnellement. Il vit à Orléans je crois. Krampf c’est un bon gars, on se voit assez fréquemment. Je sais pas si je suis trop connecté avec la scène, mais j’ai énormément de respect pour tous les mecs qui arrivent à exister dans ce mouvement et qui sont à une période du beatmaking français, depuis 3-4 piges, qui est incroyable. Que ce soit les mecs qui produisent des rappeurs, des artistes comme Myth Syzer qui fait des trucs chanmé, Ikaz Boi qui fait des trucs chanmé… Ou des mecs plus axés instrumental ou chanson, comme Superpoze ou Dream Koala… C’est pas nécessairement des trucs que moi j’écoute mais c’est hyper inspirant et stimulant et rempli d’énergies différentes, d’idées différentes, de trucs hyper créatifs. Mais sinon, en vrai, je traîne juste avec Krampf, un très bon gars.

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Tu l’as dis, le beatmaking évolue pas mal depuis 3-4 ans, est-ce que tu penses qu’il y a un mouvement collectif qui est en train de naître ou est-ce que c’est juste des individus qui font leur truc dans leur coin et qui collaborent de temps en temps ? Et si il y a un mouvement, est-ce que tu sens que tu en fais partie ?

Je pense que c’est plus une scène qu’un mouvement, que c’est plus des instincts où on se dit que notre époque est comme ça et que la musique doit sonner comme ça. Je pense que plein de gens produisent une musique qui a des traits communs, sans forcément se consulter. J’en parlais avec un pote à moi qui s’appelle Keight, qui est l’autre Français qui était à la RBMA. Il a été invité à jouer à une des soirées Future, et il me disait « ouais, j’ai été invité à la soirée Future mais je me sens pas trop Future Beats, c’est un peu nul comme nom de genre ». Je crois que j’ai jamais trouvé d’artiste qui était d’accord avec ce nom de genre qui veut définir cette musique, disons.. Soundcloud, qui représente un peu le beatmaking aujourd’hui, et je pense que le fait que personne ne puisse s’accorder autour d’un vrai thème ou d’un vrai truc arrêté comme la French touch a pu s’arrêter sur les Daft Punk ou Cassius, en disant « voilà, c’est ce truc-là », je pense que ça veut dire que c’est pas un mouvement, mais qu’en même temps c’est pas très grave. Après je pense que les seuls vrais mouvements qui existent dans la musique c’est des trucs géographiques et humains : il y a tant de personnes qui se sont retrouvées à un endroit, à un moment, et c’est comme ça qu’est née, je sais pas, la Motown dans les années 60. La Motown, c’est parce que Berry Gordy il était là, dans ce studio, et c’étaient les mêmes mecs tout le temps. Du coup j’aurais du mal à me sentir appartenir à la même scène que Myth Syzer alors qu’on s’est rencontré il y a deux semaines et qu’on a parlé à ce moment-là, mais c’est tout. Il y a certains points où on va se retrouver dans notre musique, parce qu’on fait des beats de hip-hop, mais on n’est pas ensemble dans un studio pour caler des trucs. Je calcule pas trop ce genre de trucs. Les artistes que j’admire, c’est ceux que j’arrive à placer ni dans une case ni dans un mouvement autre qu’eux-mêmes. Radiohead par exemple, je vois pas dans quelle autre case ils peuvent être que Radiohead. Moi, à terme, si je peux m’installer quelque part, j’aimerais bien être mon mouvement plutôt que dans le mouvement.

Tu dis que les mouvement musicaux sont très liés à la géographie. Dans tes playlists mensuelles, tu mets souvent des morceaux qui viennent de très loin. Je me demandais quel regard tu as sur les scènes étrangères que tu cites. Est-ce que pour toi c’est plutôt exotique ou est-ce que c’est un vrai intérêt, tu te dis « j’aimerais bien qu’on bosse ensemble » ?

C’est un vrai intérêt. Dohits par exemple, mon premier instinct ça a été d’envoyer des prods à un des rappeurs du crew qui s’appelle Bloodz Boi, avec qui j’ai pu échanger un peu et qui a fait un morceau incroyable sur la Dohits 2 qui s’appelle Xiali. C’est un morceau trap mais il rappe avec une voix de chinois énervé, genre un boucher chinois qui t’insulte parce que t’as pas fermé la porte de sa boucherie, c’est trop bien. Tout ce que dohits est en train de développer, c’est super intéressant parce que c’est pas en Chine qu’on s’attend à voir une scène se développer sur internet comme ça. Ça a attisé ma curiosité, Bloodz Boi a attisé ma curiosité parce qu’il a une palette assez intéressante dans ce qu’il développe, c’est pas juste un asiatique à la Keith Ape quoi. C’est cool ce que fait Keith Ape, mais Bloodz Boi c’est pas juste un asiatique exotique qui a pris toutes les références américaines et qui s’est mis dans le costume d’un autre rappeur que lui-même. C’est juste un chinois qui raconte sa vie, et il y a des trucs hyper funky, des prods hyper trap et c’est varié, c’est intéressant. On a commencé à travailler sur des trucs, j’espère que le monde pourra les entendre. Après pour moi l’art, la création, à notre époque surtout, c’est une machine à voyager dans le temps et l’espace incroyable. Quand j’ai acheté mes premiers vinyles, je me suis dit « wow si je mets l’aiguille à cet endroit là sur le disque, je me retrouve au Vietnam en 78 avec ces vietnamiens qui ressentaient ce truc là… Cette ligne de basse dans ce morceau égyptien : ah ok c’est ça qu’ils ressentaient à ce moment-là ». C’est des émotions que j’ai ressenti en voyageant. J’ai passé quelques temps aux États-Unis, dans l’Indiana où j’encadrais un voyage d’enfants français qui allaient rencontrer des enfants américains. J’étais dans la ville, j’ai rencontré des gens et j’ai rencontré un américain à qui j’ai filé une prod et qui a posé un rap sur ma prod, et c’était la première fois qu’un américain rappait sur ma prod. C’était pas incroyable mais c’était mon rêve, quand j’ai commencé à produire, d’avoir juste un cainri qui pose sur ma prod. Ce mec-là, il avait sa petite scène locale dans sa petite ville dans le Kentucky où les gens sont pas plus hip hop que ça. Dans son ghetto où c’est moyennement cool d’être un noir par là-bas, et je me disais « wow, ce truc que j’écoute depuis que je suis petit, le rap américain, pour moi ça avait toujours été synonyme de succès populaire, de quelque chose à partager». Alors qu’à ce moment j’étais dans le Kentucky avec ce mec dont j’étais sûr que personne n’entendrait parler, parce que tout le monde s’en bat les couilles du rap dans le Kentucky. Il y a trop de bonnes musiques et de bonnes âmes qui ont des choses à dire pour s’empêcher d’aller chercher des trucs, selon moi. Donc voilà, j’espère que ça n’apparaît pas trop comme de la curiosité exotique bizarre, j’essaie de prendre le temps de comprendre d’où les gens viennent, qui fait quoi, pourquoi. Je me dis que si un mec qui me connaît pas écoute ma musique un jour, j’aimerais bien qu’il prenne le temps de s’intéresser à d’où je viens, pourquoi je fais ça, etc.

Est-ce que c’est pour ça que tu fais tes playlists mensuelles ? Pour pousser les gens à s’intéresser à des trucs qui valent un intérêt particulier ?

Au départ c’était très égoïste, j’ai une obsession avec la mémoire et j’aime bien me rappeler précisément de tout, constamment. En faisant ça je me disais que je me rappellerais de ce que j’ai fait chaque jour puisque chaque jour était associé à un morceau. Et en faisant ça, ça me permettait d’être d’une certaine manière sensible à « devoir trouver un morceau qui va symboliser ma journée », là par exemple ça peut être le morceau qui passe dans le café. Il n’y avait pas nécessairement d’envie pédagogique de montrer quelque chose, c’était plus « voilà, j’écoute ça, c’est cool ». Par contre j’essaie de mettre un truc en place là, j’ai du mal à bien le synthétiser dans ma tête, mais j’aimerais bien faire un genre de podcast où je passerais ces morceaux et où je dirais des trucs dessus, parce que sans ça, si j’écris dans la description qu’un morceau est sorti en 63 en Biélorussie, personne va aller chercher cette info, c’est pas intéressant. Si je l’amène, j’en discute et je délimite certains points qui peuvent être intéressants, ça peut être bien. En ce moment je travaille sur ça, et si je trouve la forme qui me plaît j’essaierai de communiquer ça. Mais pour l’instant c’est pas encore le cas.

Est-ce que c’est pas paradoxal de révéler d’une part énormément d’informations, à travers tes playlists et ton compte YouTube par exemple, et de ne pas montrer ton visage, d’utiliser un pseudo d’autre part ?

C’est pas spécialement un calcul, c’est plus par manque d’opportunité, j’ai pas eu l’occasion de me montrer. Je me dis que quitte à ce qu’il y ait une image, autant que ce soit une image qui ait de la force et de la pertinence, donc je pense que je me montrerais quand ça aura du sens… On était parti dans la direction du mystère avec Rufyo donc j’ai un peu suivi ça, j’ai calqué ça, mais je pense que c’est pas quelque chose qui sera éternel. En fait, cette histoire de podcast, j’aimerais bien le faire en vidéo, pour que je sois pas caché. Mais j’arrive pas à trouver la formule pour éviter de ressembler à un Youtubeur débile. J’aimerais être comme The Needle Drop, par exemple. Après je regarde aussi ce qui se fait en France, j’aime bien les émissions de l’Abcdr par exemple, c’est bien fait, généralement bien écrit. Si je peux apporter une pierre à ce bac à pierre, je vais essayer de le faire.

Est-ce qu’il y a des projets qui t’enthousiasment particulièrement en ce moment ?

Il y a une meuf que je devais faire venir à Paris il y a deux semaines, qui devait jouer avec moi au Trabendo mais on s’est mal organisé. C’est une espagnole qui s’appelle Sofi de la Torre, qui a sorti un EP 4 titres hyper pop, un croisement entre Selena Gomez et Mariah Carey, c’est trop bien. Les mélodies sont trop bien, les prods sont chanmé, elle c’est pas une chanteuse exceptionnelle mais elle chante juste ce qu’il faut, les mélodies sont super bien foutues. Elle a aucun relais en France, ce qui me stupéfie. Elle est sortie en exclu sur Complex, ça a été repris par Vice, elle a eu un article de ouf dans le Time, donc une vraie presse mondiale, mais personne n’a relayé ça en France alors que c’est hyper dans le cœur de ce qui se fait aujourd’hui et ce que les gens adorent. Elle c’est stylé ce qu’elle fait, et j’aimerais bien avoir l’occasion de travailler avec elle sur des morceaux. Il y a aussi une fille qui s’appelle Elise Mélinand et qui fait des trucs très ambient, quasi-expérimental mais plus pop.  Elle produit sa musique elle même et c’est vachement bien foutu. Elle doit sortir un album le mois prochain je crois, qu’elle a intégralement monté elle même, elle l’a financé elle même, qu’elle va distribuer elle même, elle gère ça de A à Z. Je trouve ça super inspirant des artistes DIY à fond, « il n’y a pas de label, je le fais, peu importe, ce qui compte c’est la musique ».

Comment t’expliques que ce genre d’artistes restent dans l’ombre ici, alors que Sofi de la Torre a quand même eu pas mal de retombées médiatiques ailleurs qu’en France ?

C’est un grand mystère. L’an dernier avec Rufyo on était pas mal dedans, puisqu’on est parti d’un projet que personne écoutait, à des concerts, des professionnels qui s’y intéressent, des blablas, les clips relayés ici où là, et c’est assez intéressant de se demander pourquoi nous ça a marché comme ça, pourquoi MHD ça explose, pourquoi lui et pas LOAS qui exploserait de la même manière, c’est assez fascinant à regarder. Après il y a énormément de qualité partout. Sofi de la Torre elle fait des trucs chanmé mais il y a tellement de meufs qui font des trucs chanmé aujourd’hui… D’une certaine manière il ne peut pas y avoir de la place pour tout le monde. Je pense qu’il peut y avoir de la place pour tout le monde, mais les réseaux sont un peu bouchés, tout le monde propose de la musique tout le temps, c’est pas facile de prendre une place et d’y rester.

Si on revient aux playlists : les influences que tu cites sont très riches, très variées. Est-ce qu’un producteur doit tout écouter, tout digérer pour pouvoir proposer quelque chose qui aille à n’importe quelle personne qui viendrait le voir pour un morceau ?

Oui après c’est ma vision. Je pense pas nécessairement que ce soit ce qu’il faille faire, pas mal de producteurs qui produisent du rap ne réfléchissent pas comme ça, parce que c’est plus simple et plus pertinent de juste écouter ce qui se fait aux États-Unis et au Canada et de dupliquer…

C’est un peu frustrant quand même.

Ouais mais…. L’époque dans laquelle on est a énormément de tolérance vis-à-vis de ce concept de dupliquer, de s’approprier l’âme de quelqu’un d’autre, moi j’ai une vision plus « producteur à l’ancienne » mais parce que dans les disques que j’ai toujours écouté, ou même tout simplement dans les disques qui marchent … Si t’écoutes Thriller de Michael Jackson, la manière dont c’est produit, d’une certaine manière c’est une vision de la musique hyper novatrice qu’il a amené. Tu passes de Beat It, qui est presque électro et synth pop à Billie jean qui est un morceau disco, tu as le morceau avec Paul McCartney qui est une balade folk, il y a Human Nature qui a des textures suffisamment jazz pour que ça ait pu être repris par Miles Davis par la suite, t’as The Lady in My Life qui est un slow, t’as Thriller qui est hyper funky mais avec des textures qui le rendent quasi morceau d’horreur unique, et pour moi la production et la musique en général, c’est 100 % Thriller. Quand je travaille avec quelqu’un, je me dis « si l’album est pas aussi varié, aussi riche que Thriller et aussi dense, ça sert à rien ». C’est la référence qu’il faut avoir, et que j’ai en tête à chaque fois que je commence un projet, je me dis « il faut que je sois aussi chaud que Quincy Jones ». Et Quincy Jones, avant Thriller, il avait déjà sorti 20 albums, il avait fait du jazz, du blues, plein de trucs, et depuis Thriller il fait tellement de choses variées, il fait des morceaux pour l’Unicef avec Kadhim Al-Sahir, un grand chanteur irakien, on s’en bat les couilles, mais lui il le fait, et la même année il vient produire des morceaux sur l’album de Zaz, le mec est trop chaud. Pour moi, ça me paraît normal d’aller dans plein de directions, que ce soit dans ce que j’écoute, dans ce que je vais essayer de créer. Si Quincy Jones l’a fait, il faut que je le fasse aussi, sinon c’est nul.

Est-ce que c’est ce travail-là que t’as fait sur l’EP ?

Ouais. Mon EP va s’appeler Slash, c’est 4 titres instrumentaux. C’est un projet inspiré des voyages que j’ai fait en Israël et en Palestine. Je voulais que la musique puisse transpirer des influences culturelles des deux côtés, j’ai passé plus de temps à faire la recherche qu’à faire la création. C’est une région du monde qui est sensible et je voulais pas trahir les informations que je rassemblais pour ce projet-là. Il y a quelques passages où les morceaux sont à base de samples de grands chanteurs ou compositeurs palestiniens ou israéliens, mais il y a pas mal de trucs que j’ai juste samplé sur Youtube en fait. J’avais envie de capturer plein de moments de vie de gens qui vivaient d’un côté comme de l’autre, et je voulais confronter ces instants de vie et les mélanger.

Est-ce que « Slash » ça signifie la séparation ?

C’est absolument ça. Le projet s’appelle Slash et le premier morceau s’appelle Harmonie. Quand j’y suis allé, j’étais vraiment en Israël et en Palestine sans a priori politique, je savais même pas vraiment ce qui se passait là-bas. Je voulais faire un projet qui sonne vraiment comme si tu arrivais dans cet endroit du monde et que tu savais pas pourquoi eux ils parlent pas à eux, pourquoi il y a un mur, pourquoi eux croient en ça… Et donc graphiquement, si t’entends parler de mur de loin ou si tu vois ce mur de loin, c’est soit un slash, soit un trait d’union. Ça les divise géographiquement, mais ça les unit parce que c’est difficile d’évoquer un côté sans évoquer l’autre, sans avoir l’autre en tête. Je voulais jouer sur cette petite subtilité poétique de l’union et de la désunion.

Comment se passe le processus de création ?

C’est que de la MAO, le seul instrument acoustique c’est ma voix, en texture, pour rajouter des détails qui vont sonner comme des nappes de synthé ou comme des textures… avec de la distorsion, qui vont sonner plus comme une guitare électrique. Comme je n’ai pas présentement accès à ces instruments-là, je le fais avec ma voix à la place. C’est pas mal de sample, il y a pas mal de sample qui viennent d’une banque de sample que je fais moi, quand je suis en studio que j’ai accès à des percussions par exemple, que je puisse y avoir accès même quand j’ai plus accès à l’instrument plus tard, au moins je l’ai capturé.

Tu travailles de chez toi ?

Ouais, avec mon Macintosh. J’avais une MPC avant, parce qu’avant que je joue avec Rufyo je faisais des lives, mais je l’ai cassée. Fin je l’ai pas cassée, mais les pads s’usent et il faut ouvrir la machine, changer les pads. C’est rien, ça coûte 20 balles, mais je suis pas très technicien…

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Est-ce qu’il y aura pas de collaborations sur l’EP ?

Non, mais je pense que juste après je vais enchaîner sur un autre projet, qui sera vocal et sur lequel il y aura plein de gens autour de moi en qui je crois et que j’ai envie d’intégrer à mon univers, mais j’avais envie de commencer par cet EP instrumental parce que… J’avais envie de prendre le parti de partir sur un sujet qui est potentiellement sensible, qui va peut-être me fermer la porte à des auditeurs qui vont se dire « ohla, c’est peut-être un peu dangereux, je vais peut-être pas écouter ça ». Je préfère faire ça, parce qu’après je vais faire des projets solos qui seront plus mélodiques et plus pop je pense et j’ai envie d’avoir cette pièce vers laquelle me retourner en terme de points créatifs, de réflexion et de solitude entre guillemets, parce que je veux le faire tout seul, pour me le prouver aussi, et après je ferais des trucs plus… partageurs.

Parmi les gens qui vont être sur l’autre EP, tu peux me dire qui il y aura ?

Il y aura un morceau qu’on a fait avec My Friend Is, qui devait être sur leur EP mais que j’ai gardé pour moi finalement, sur lequel j’avais enregistré ma voix. On va faire un clip avec un des deux membres du groupe, j’aimerais bien le sortir en avril, un truc comme ça. Les autres impliqués, je te laisserai les découvrir en temps et en heure. Je vais pas inviter des gens juste pour les inviter, je vais inviter des musiciens autour de moi que je trouve cool, sans calcul de qui a fait quoi, qui explose ou pas. Au point où j’en suis, je préfère que sur mon projet il y ait un pote à moi qui fait du xylophone, il vient, il joue du xylophone et après il retourne dans sa vraie vie. J’aime bien l’idée d’avancer avec des gens que je connais et les laisser mettre leur petite marque sur ce que je fais.

Dans une interview à l’Abcdr du son tu as dit qu’il fallait prendre le temps pour faire germer les projets etc., est-ce que ce premier EP c’est la première étape d’un long chemin ou c’est l’aboutissement d’un travail que t’as mené depuis longtemps ?

Je pense que c’est plus la première étape, et je m’en veux profondément d’avoir attendu tout ce temps pour poser la première pierre. En vrai c’est pas la première pierre, parce que j’avais sorti 7-8 projets en 2011-2012 mais j’ai préféré les supprimer, parce qu’internet me permet de les supprimer si je le souhaite, je pense qu’effectivement c’est un chemin que… Je pense que tu peux pas calculer ça, tu peux pas anticiper à 100 % quand tu vas obtenir un truc, il faut faire par plaisir selon moi, et j’ai eu du mal à envisager de faire quelque chose tout seul pendant un long moment, aussi parce que j’étais un peu pris sur les projets que j’ai fait et j’avais envie de donner le meilleur de ce que j’avais sur l’EP de My Friend Is. J’ai passé des nuits à finaliser le truc parce que je voulais que ça sonne exactement comme ils voulaient que ça sonne, et je voulais m’accorder le même temps pour arriver à faire mon projet. J’ai longtemps eu une obsession avec Pink Floyd, ou juste avec les grands groupes qui ont des disques formidables et je pense qu’il faut prendre le temps pour que, le jour où j’ai une page Wikipédia, il n’y ait pas un disque dans la page, que je le vois et que je me dise « putain, ça fait pitié de ouf ». Il faut que la page Wikipédia elle soit clean, si tu regardes la page Wikipédia de Kanye West, c’est incroyable. Du premier album au dernier, il y a quelque chose que tu peux retirer qui est hyper existant, et moi j’ai pris mon temps pour poser cette pierre, pour faire quelque chose qui soit suffisamment existant. Après, si j’ai la chance de faire 16 albums comme Stevie Wonder pour arriver à mon Songs in The Key of Life, bah je vais le faire.

Dernière question : ça veut dire quoi « + » ?

C’est drôle, la semaine dernière ma meuf m’a posé la même question. Déjà, j’ai toujours trouvé ça cool des logos qui étaient associés à des groupes.  L’image des Daft Punk, la typo qu’ils ont utilisé elle est définie à fond. J’ai toujours cherché à trouver quelque chose qui pourrait m’appartenir. Et dans mon travail de production j’essaie toujours d’apporter quelque chose, de combler un vide. Le manager d’Espiiem m’envoie un mail en me disant « On n’a pas de prod », ça marche comme ça, c’est ma manière d’apporter un plus et j’ai envie de croire que je me retrouve dans ce symbole qui à la fois ajoute et qui est à la fois l’inverse du négatif, parce que je pense que la musique c’est ça : l’inverse du négatif. La musique ça peut t’apporter de la lumière, de la joie, de la paix, du divertissement, ça peut t’apporter le bon espace mental pour réfléchir à des trucs, la bonne ambiance pour travailler, pour te rappeler d’un moment…Du coup c’est un symbole de positivité dans lequel moi je me retrouve et en lequel je pense qu’on peut inclure la musique. En plus c’est vachement simple à dessiner.

C’est vrai que c’est hyper efficace.

Ouais, j’ai des idées graphiques de stage design avec ce symbole qui sont formidables. En plus j’ai une espèce de fascination, qui sera peut-être pas éternelle, vis-à-vis des symboles simples, quotidiens. Il y a une sorte de blague dans ma tête, j’aime bien le triangle de cohérence que ça fait entre sortir un projet qui s’appelle Slash, j’hésite encore mais à la base l’image que je voulais utiliser sur la pochette c’est un trait d’union, sans rien, parce que je trouve que l’image est belle d’appeler un projet Slash et de montrer autre chose qu’un slash, et en plus d’avoir un symbole qui me représente qui est un plus, je trouve ça fun.

Est-ce que tu as quelque chose à ajouter avant de terminer l’interview ?

Dans les gens que j’écoute en ce moment, je pense que je m’en voudrais si je ne disais pas que j’ai beaucoup d’admiration pour oklou, qui est vraiment une des meilleures à faire ce qu’elle fait aujourd’hui, qui est une créative intéressante et une personnalité super intéressante, je suis super pressé de voir comment elle va développer le reste de sa carrière, parce que c’est vraiment une très très bonne artiste et une super personne, et je pense qu’il y a peu de gens dans toute l’industrie de la musique française qui ont autant de vision associée à du talent et à des bonnes qualités humaines. On a un morceau ensemble qui j’espère sortira dans un futur proche, parce qu’il est plutôt cool, où elle pose sa voix.

Merci beaucoup !

Merci à toi.

Frensh Kyd aime découvrir et faire découvrir des nouveaux sons. En exclusivité pour Le Gorille, il a créé un mix rassemblant une grande partie de la scène « soundcloud » française, de Myth Syzer à oklou en passant par Lauren Auder et un featuring incroyable entre Sofia Reta et une certaine Barbara :

*My Friend Is est un duo auquel participe un ancien élève du CELSA. On vous conseille d’y jeter une oreille.

Frensh Kyd sera très actif dans les prochains mois. Vous pouvez le suivre ici, l’écouter ici et retrouver ses playlists mensuelles ici.

Romain Vindevoghel

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