PJ Harvey, les noces d’argent

On ne présente plus Polly Jean Harvey qui a su s’imposer comme un monument du rock anglais depuis 1991 : à la tête de pas moins de dix albums, elle est l’artiste la plus récompensée du Mercury Prize et médaillée de l’Ordre de l’Empire Britannique depuis 2013, rien que ça. Le 15 avril prochain, PJ Harvey révélera son nouvel album enregistré en public au Somerset House de Londres pour ensuite faire une tournée des festivals d’été. Selon le site du We Love Green de Paris qui l’accueillera le 5 juin prochain, « ses multiples talents captivent et son engagement ravive la création alternative ». On ne saurait si bien décrire une artiste aussi douée et protéiforme. Retour sur 25 ans de talent, de génie, de respect, de fascination, etc.

[Tu peux lancer la playlist faite exprès pour l’occasion, c’est chronologique c’est pratique.]

Il est bien sûr impossible, et même franchement barbant, de passer en revue l’intégralité intégrale d’une carrière telle que celle de PJ Harvey dans ses moindres couloirs. J’ai choisi par conséquent de me concentrer sur les albums marquants (pour l’humanité et pour moi-même) et sur les titres que je considère incontournables.

Débuts à vif : Dry (1992) et Rid of Me (1993)

En 1992, PJ Harvey partage son premier album Dry, typiquement rock dans ses recoins les plus vifs et écorchés. Assez novateur à l’époque, l’album est salué pour le son roussi et éraflé qui s’en dégage ainsi que pour sa sexyness retentissante. PJ Harvey dit avoir nourri cet album de la destruction d’une de ses relations et de la claque intense que lui a donnée Londres lorsqu’elle y a emménagé. L’ouverture sur Oh My Lover est poignante, la progression est déchirante. Certains titres sont impressionnants dans la force qu’ils dégagent et contrastent avec les dissonances angoissantes de Plants and Rags qui mettent en scène une musicalité folle. Dry, titre présent sur son premier single de 1991, joue avec ces tonalités à la fois écorchées, crues et lancinantes.

Rid Of Me qui suit d’un an est plus difficile d’accès avec des titres secs, tendus et assez dérangeants. Difficile d’élire des sons en particulier tellement l’album fait corps pour mettre en place une hypnose assez excitante. Je retiens Rub ‘Till It Bleeds et Me-Jane pour les humeurs tapageuses, et Legs pour sa beauté déchirante.

PJ 1992

Pic d’intensité: To Bring you my love (1995) et IsThis Desire? (1998)

Je passe rapidement pour atterrir avec bonheur sur To Bring You My Love, probablement le meilleur album de la série au coude à coude avec White Chalk de 2007. Le titre d’ouverture est impressionnant vocalement, artistiquement, émotionnellement. L’interprétation est magistrale et ne déçoit pas au fil des morceaux. Si I Think I’m A Mother renoue avec les influences des premiers albums en peignant clairement une atmosphère angoissante, C’mon Billy et Send His Love To Me sont, elles, plus folk et théâtrales. Un arrêt particulier sur Down By The Water dont le clip vaut le détour et The Dancer, titre de clôture absolument magnifique.

Après une collaboration avec John Parish sur Dance Hall At Louse Point, PJ Harvey compose This is Mine pour le film Stella Does Tricks en 1996, autre chanson brillante et pourtant trop peu connue. Is This Desire? de 1998 est un nouveau chef d’œuvre : bien plus calme, il penche plutôt vers un folk assez sombre et alternatif, comme en témoignent les délicates Angelene et Catherine. The River est un titre fascinant, dense émotionnellement mais tout en retenue, et Is This Desire? sur lequel se clos l’album est un bijou de subtilité.

pj 1996 (1)

Génie musical et génie littéraire: White Chalk (2007) & Let England Shake (2011)

De l’album Stories From The City, Stories From The Sea qui suit je ne retiens que le featuring avec Thom Yorke, This Mess We’re In, qui témoigne de la proximité musicale des deux artistes. Après Uh Huh Her en 2004 qui n’est pas sa plus grande réussite, PJ Harvey surprend tout le monde avec White Chalk. Sur cet album, elle mobilise sa voix plus aigüe dans un registre très lent et sombre avec des compositions centrées sur le piano, l’autoharp et de vieux instruments. Le tout donne une atmosphère étouffante, surannée et une vraie expérience d’écoute. Album très particulier mais absolument jouissif une fois passée les quelques titres d’adaptation. The Devil est une des meilleures chansons de l’artiste de par l’intensité émotionnelle qu’elle réussit à partager, toujours de manière pudique. The Mountain avec son envolée lyrique finale est époustouflante. L’accompagnement sobre allié à la voix qui oscille entre son cristallin et tonalités écorchées rajoute en émotion. Grow Grow Grow, Broken Harp et White Chalk en sont de bons exemples. Cet album est de loin le plus fascinant de PJ Harvey, on est pris au fil de l’écoute dans une proximité et une simplicité désarmantes.

Let England Shake est son album le plus vendu au Royaume Uni et renoue avec un style plus conventionnel et engagé. PJ Harvey déroule en effet une méditation sur la première guerre mondiale, décrivant cruement « soldiers falling like lumps of meat », pointant tristement les faux espoirs d’après guerre « what if I take my problems to the United Nations ? ». Pour les titres de cet opus PJ Harvey a d’abord conçu ses paroles comme des poèmes avant de les mettre en musique, ce qui confère une profondeur très particulière à ses chansons. Musicalement, Let England Shake et On Battleship Hill se détachent du lot, de même que Glorious Land qui n’est pas sans rappeler Kate Bush.

pj harvey 2011

PJ Harvey s’impose comme exigence de se renouveler régulièrement, de varier de style, de ton, de message entre ses différents albums. Totalement imprévisible, chaque nouveau titre est une surprise travaillée comme telle. Sa musique n’en reste pas moins recherchée et cohérente, un cachet particulier s’impose, reposant largement sur sa voix à la fois éraillée et éthérée. Un grand artiste se caractérise souvent par sa capacité à exceller dans différents genres, et depuis maintenant 25 ans, PJ Harvey ne cesse de démontrer qu’elle fait partie des grands noms du rock alternatif, aux côtés d’un Thom Yorke, d’une Kate Bush  ou Tori Amos. The Wheel, dernier single révélé en 2016, comporte des accents plutôt country cette fois et rend une chose certaine: on compte les jours.

PJ Harvey plays the Main Stage at the Glastonbury Festival, Pilton Farm, Somerset, England, June 1995. In 1995 the festival celebrated its 25th anniversary. There was no pyramid stage that year as it had burned down. Photo: ROB WATKINS

Photo: ROB WATKINS

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