Hamburg Calling : rencontre avec Digitalism

Digitalism, c’est l’alliance de deux amis, Jens Moelle et Ismail Tükfeçi, qui se sont rencontrés dans un magasin de disque en Allemagne. Depuis 2007, le duo est à l’origine de plusieurs EP et albums, dont un signé sur le prestigieux label Kitsuné. A l’occasion de la sortie de Mirage le 13 mai prochain, leur 3ème opus en 5 ans, retour sur un échange passionnant avec deux personnalités hors normes.

A la question des spécificités de ce nouvel album, Jens nous répond qu’il s’agit d’un ressenti particulier : « Il s’est passé beaucoup de temps entre cet album et le dernier en date, c’est le 3ème album mais on se sent un peu comme si c’était le premier. C’est un peu arrivé de nulle part, on n’avait pas de projets particuliers, ni de dates définies. » Varié, éclectique et mélodique sont les maîtres-mots de Mirage, un album dense (15 chansons), dont on retiendra Open Waters, ludique et efficace, Power station, plus deep, ou encore Battlecry, bien que les sous-teintes pop du refrain laissent à désirer.

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Digitalism, c’est surtout un duo formé de deux passionnés, très complémentaires selon leurs dires, une sorte de Yin et Yang musical. Si jusqu’alors ils vivaient et travaillaient tous les deux à Hambourg, Jens Moelle vit aujourd’hui à Londres. « Avant, on se posait dans la même pièce et on travaillait sur plusieurs chansons d’affilée. » Aujourd’hui, le processus de création est plus fractionné, et se fait à distance, sous formes de petites réunions ponctuelles : chacun arrive avec ses idées qu’ils mettent en commun. Cependant, les chansons ont été peaufinées à Hambourg, au terme d’un travail en binôme ancré dans le dialogue et l’échange.

Leur environnement de travail est original, et révélateur pour de l’essence de leur musique. La légende raconte que le duo a commencé à composer dans un bunker à Hambourg, et que cet endroit atypique est toujours leur lieu de travail de prédilection. En bons investigateurs, on leur demande si l’histoire et vraie, et Ismail s’empresse de sortir son smartphone pour nous montrer une photo dudit bunker. Tous deux nous expliquent que cet environnement dépouillé (pas de lumière, pas de fenêtre) les oblige à créer et à imaginer des choses. « Il n’y a que du vide, alors on doit faire émerger des choses à partir de rien. »

« C’est un espace très stable, on a voyagé partout, ce qui est amusant quand on est jeunes, mais nous sommes toujours plus créatifs quand il y a moins de choses autour de nous. Je pense que si on vivait à Manhattan on serait probablement trop occupés, trop sollicités par tout ce qui existe. »

Ainsi, Hambourg est une ville avec une atmosphère propice au travail, car moins dynamique que Berlin, par exemple.
On apprend qu’à Hambourg, les anciens bunkers sont désormais des entrepôts, ou bien des studios de répétition peu chers à louer pour des musiciens, d’où le choix de ce lieu atypique. « Parfois on a des groupes de métal bruyants qui répètent à côté, ça peut être assez contrariant… », raconte Jens. Mais le bunker et son atmosphère dépouillée obligent à une introspection, un effort sur soi-même et par extension l’émergence d’éléments nouveaux.
Difficile de ne pas soulever le paradoxe entre cette atmosphère de travail quasi monacale, et les compositions du groupe, véritables dancing bombs. « Notre musique nous reflète, nous faisons des chansons autour d’éléments issus de notre imaginaire qui émergent, on essaye de dépeindre des émotions ou des moments, des instantanés. »

Si certains immortalisent de super vacances en mots, le duo le fait en musique, comme des films dans leurs têtes qu’ils essaient de retranscrire, cette dimension visuelle est une part intéressante de leur travail de compositeurs.
Ainsi, leur style musical se construit à l’opposé de l’inertie, et crée un sentiment vivifiant, qui se ressent dans leurs compositions joviales et pleines de vie.

Le travail de Digitalism se veut empreint de diverses influences musicales, du rock à la pop, et si l’on sait que l’être humain adore classifier, et ranger dans les cases de styles bien définis ce qu’ils écoutent, le duo raconte n’avoir jamais été blâmé pour ces mélange des genres.

Jens se souvient : «  La presse en 2008 nous a qualifiés de ‘’New Rave French Touch’’, alors que ça ne concernait qu’une seule chanson. Du coup, les gens venaient à nos concerts et se disaient ‘’Mais ça n’a rien à voir !’’, mais c’est le problème de la presse. Les gens aiment catégoriser pour savoir à quoi s’attendre, ils n’aiment pas les surprises, donc ce n’est pas toujours évident. »

Ismail ajoute qu’ils en tirent aussi parfois un avantage : «  On construit des ponts. Tout le monde essaie d’aller dans le même sens, de prendre la même voie, mais on propose plusieurs voies, on n’est pas forcés d’aller toujours dans la même direction, c’est assez intéressant. Ça n’est pas toujours facile pour nous parce que si on fait de la techno, il faut accélérer le rythme des morceaux, si on fait du rock c’est un peu la même chose, mais ça n’est pas nous. On aime combiner les choses. Ça rend les choses plus faciles aussi car on peut faire ce qu’on veut. Les catégorisations créent des attentes de la part des publics, et ils peuvent être déçus si on ne leur donne pas ce à quoi ils s’attendaient, et c’est quelque chose qu’ils n’aiment pas. On ne cherche pas à répondre aux attentes de tel ou tel public, on veut juste faire ce qu’on a envie. »

Si le groupe rencontre aujourd’hui un succès certain, il était difficile pour eux de se démarquer. A leurs débuts à Paris, ils ont fait face à un certain scepticisme : « Est-ce qu’on aime ou pas ? » (un trait de caractère relatif aux parisiens ? on ne se prononcera pas sur cette question).
Et un an après, le groupe est revenu à Paris et l’ambiance était totalement différente, festive, avec une évolution dont la progression s’est ressentie grâce à Internet.
Selon Ismaïl, « Les gens regardent ce que tu fais dans des festivals à Paris, dans des clubs, et parfois ils ont sensiblement les mêmes réactions à certaines chansons, et c’est très intéressant ! Il y a bien sûr certaines différences culturelles : au Japon, les gens dansent d’une certaine manière, aux Pays-Bas ils ont du mal à lever les bras parce qu’ils fument trop, mais d’une manière générale c’est un peu toujours les mêmes impressions de nos jours. »

Le duo a été le premier à signer pour un album complet sur le prestigieux label Kitsuné. Entrer en contact a été un long processus, tous deux connaissaient le label car ils étaient familiers des compiles qu’ils voyaient passer dans le magasin de disques qu’ils avaient l’habitude de fréquenter, mais ils n’avaient alors jamais imaginé faire part de cette aventure.
Un jour, alors qu’un de leurs amis s’occupait d’envoyer leurs démos pour diffuser leur travail, ils jouaient dans une soirée à Hambourg et ont reçu un message de Gildas Loaëc, fondateur de Kitsuné à propos du morceau Idealistic : « Je veux ce morceau sur mon label ! »

Plus de nouvelles pendant 4 mois, jusqu’à ce qu’ils reçoivent les contrats et signent pour un album. De même pour le morceau Zdarlight, dont Kitsuné ne voulait pas au début. De fil en aiguille, se rendant compte que le morceau était joué par des DJ partout dans le monde, de Londres à Miami, Gildas s’est décidé et le morceau a finalement été validé.

Et dans le futur ? A l’image de Teki Latex, devenu patron de label (lire notre l’interview), le duo allemand s’imagine-t-il passer de l’autre côté de la scène ? Pas pour le moment selon leurs dires : « La question ne se pose pas pour le moment, ce n’est pas quelque chose que l’on cherche à planifier, mais peut-être que dans 20 ans on sera plus à l’arrière-plan, il y a beaucoup de nouvelles têtes, on ne veut pas d’un DJ de 80 ans ! Mais faire de la musique est quelque chose que l’on a envie de faire tout le temps, alors pour le moment on continue. »

 QUICK QUESTIONS GORILLE :

  • Le son qui passe le plus chez vous en ce moment ?

Digitalism – Utopia : « Désolé de dire ça, mais c’est vrai ! C’est ce qui se passe en ce moment pour nous, notre actualité, donc on l’entend beaucoup ! » 

  • Votre meilleur souvenir de soirée ?

« C’était un concert dans un festival au cours duquel on était très nerveux. Et il y avait des frigos avec plein de trucs à boire dedans alors … C’était notre pire concert ! Mais du coup, c’est notre meilleur souvenir. C’était innovant. » 

  • Votre endroit préféré pour jouer ?

Réponse commune : « On ne veut pas être coincé à un seul endroit. On visite. On n’est pas tellement investis par un lieu en particulier, donc ça ne compte pas tellement. » 

  • La pire question qu’on vous ait posée en interview ?

(Tous les deux se concertent, évoquent un de leurs rendez-vous de la journée de promo. Comme le gorille est fair-play, nous tairons le nom de ce cher confrère).

« Tout le monde lit des tas de choses pour se préparer, et certains arrivent et nous disent : « Dites-nous quelque chose à propos de vous ! » Il y a certaines règles à respecter, notre manager s’assure toujours que les journalistes nous connaissent un minimum, car sinon c’est une perte de temps. C’est juste une question de préparation ! Il faut aller à l’essentiel et être bref sur les banalités, comme ça il reste du temps pour aller plus en profondeur. »

Merci à Jens et Ismail pour leur gentillesse et leur disponibilité, et à Guillaume M. pour sa patience !

Jane Capeyron

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