Jacques, ses talents, son business plan

De ses conférences Ted à ses prises de paroles dans les médias, Jacques maîtrise parfaitement l’art du discours, et l’art de faire parler de lui. Philosophe ou sophiste, véritable penseur ou simple harangueur, peu nous importe : ses impressions et réflexions auront été des « lubrifiants à carrière » de génie. Après l’avoir rencontré cet été, nous nous sommes demandés comment comprendre le phénomène Jacques, entre démarche artistique expérimentale et loi du marché.


Les mélodies appartiennent à tout le monde : Jacques voleur de feu

I know I am solid and sound,
To me the converging objects of the universe perpetually flow,
All are written to me, and I must get what the writing means.1

         De quel monde peut être issu le soundscape violemment planant de Jacques Auberger ? Des bruits du monde aux sons radiophoniques en passant par de bons gros kicks des familles, le paysage sonore qu’il retranscrit dans ses productions et lives semble venir d’ailleurs, et pour cause…
…en Rimbaud des temps modernes, Jacques confesse voir dans la création artistique une démarche ésotérique, voire occulte à travers un procédé qui rappelle celui de la voyance théorisée par le poète. Le monde auquel il accède alors est à la fois intérieur et universel :
« Je cherche à avoir la source en connexion avec moi. Je m’efforce de me mettre dans un état qui est celui dans lequel je vais avoir accès à des choses qui ne sont pas les miennes, parce que les mélodies appartiennent à tout le monde. Ce ne sont pas mes mélodies. »
Si la grande partie des signaux sonores employés, qui constituent autant de micro-évènements dans ses compositions, vient directement de notre environnement familier et pratique, leur incarnation mélodique défie la rationalité. Le processus est double – entre prise à partie de la matérialité des choses et accès à l’inconnu d’un monde spirituel – mais n’est pas contradictoire : les deux pôles expérimentés ne sont en définitive « qu’une seule et même chose ».

Now I will do nothing but listen,
To accrue what I hear into this song, to let sounds contribute toward it.1

         Cette conception de la musique a un impact direct sur ses compositions, et particulièrement sur ses « directs » où l’improvisation prévaut. Rimbaud disait : « Si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe ». Jacques a dit : « Mon intuition, c’est que la musique est quelque chose de spontané, et que quitte à ce que ce soit foireux, ça veut simplement dire que l’instant est foireux. Si je suis une drogue, je suis du LSD, quelque chose qui respecte le fait que dans la vie tout n’est pas rose, qu’il y a du bon comme du mauvais. » Improviser, c’est se déposséder de toute capacité de contrôle, en se mettant dans une posture limite et fragile entre l’appui des connaissances techniques et l’incertitude face aux possibilités infinies qui s’offrent à lui. Monde spirituel ou pas, l’inconnu reste l’ingrédient principal d’une heure de live, dont Jacques n’est jamais tout à fait maître :
« Je suis pas sûr de ce que je fais en fait, je suis pas sûr que les gens kiffent vraiment. D’ailleurs je sais même pas s’ils existent vraiment. Moi je kiffe, c’est tout ce que je sais. »
En d’autres termes, et pour parler plus clairement, il semble que ce qui compte dans le processus créatif est avant tout la relation unique, harmonieuse ou non, qui se tisse entre l’artiste et les sons et mélodies qui sont à sa portée à un instant t. C’est là que l’œuvre gagne en authenticité et se débarrasse de tout mécanisme ou calcul. Dans ces conditions, le plus étrange reste sans doute le fait que ça fonctionne – parfois même très bien – et que cela ait conquis un public très large, au point de faire de lui la nouvelle coqueluche des médias musicaux de tous bords, mais aussi du service public et des entreprises privées comme le BHV. Et dire que tout est parti d’une tonsure.

Les Frisbees Jacques

Ouais c’est ça reste underground
Dessous tu es, dessous tu resteras2

Transversalité dans le genre musical, dans le processus créatif perdu entre deux mondes qui ne font qu’un, transversalité, aussi, dans la façon de vivre de sa musique. Le fait est qu’au delà de tout discours fumeux ayant trait à l’occulte, Jacques sait se vendre, et ne s’en cache pas. Bien au contraire, il affirme avoir construit une véritable marque autour de sa personne avec pour seuls objectifs de se marrer et de rencontrer des gens cools tout en se faisant du biff. Paradoxalement, il ne peut pas – et ne veut pas – se permettre de jouer les mecs indés, ou « underground », ni de vendre son projet comme un véritable concept expérimental qui ne parlerait qu’à certains initiés. Jacques a participé à l’émergence de squats artistiques parisiens, mais il a aussi joué – ok, seulement 10 minutes – aux 160 ans du BHV sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Jacques demande à son public de lui amener des objets pour faire vivre ses concerts, mais il a aussi eu à sa disposition toutes les ressources des studios de la Maison de la Radio lors de sa résidence là bas. Alors que les premiers 500 exemplaires de Tout est magnifique se sont vendus sur vinyle via Bandcamp et le réseau des disquaires indépendants, Dans la Radio était sur les ondes de France Inter avant même sa sortie, et est aujourd’hui le jingle de Foule Sentimentale (coucou Alain Souchon), la nouvelle émission musicale de Didier Varrod. D’ailleurs, s’il prône l’improvisation en live, Jacques aimerait beaucoup faire des tubes à la radio, des « hymnes », bref, des chansons qui restent dans la tête et qui parlent à tout le monde. Dans ce personal branding, Jacques montre qu’il reconnaît l’importance du versant commercial de l’industrie musicale : « bientôt je vais lancer une collection de frisbees, les Frisbees Jacques. Les gens paieront 30 balles pour les acheter et moi je me ferai 50% de marge ! Et puis avec cette tune je vais payer une baraque à ma mère. »

Oh ! Tu m’a pris pour qui ? Ici-bas rien n’est gratuit
Regarde-moi, est-ce que j’ai l’air d’un Jésus Christ ?2

L’homme contraire

On n’est peut-être pas fait pour un seul moi. On a tort de s’y tenir.3

On l’aura compris, Jacques aime le paradoxe. Faire du ton sur ton n’est pas intéressant. Finalement, l’artiste, la marque, le personnage et la musique naissent et s’épanouissent dans la contradiction. Contradiction entre l’ambiance et le décor, par exemple : « Quand je vais dans un club où tout le monde est foncedé à 4h du mat, je vais enlever le kick pour mettre des textures chelou, mais quand je vais dans une galerie, je vais mettre un gros kick et faire de l’EDM parce que les gars sont coincés du cul. C’est plus amusant comme ça. » Contradiction en tout chez le musicien, pour qui « le bruit du monde, l’onomatopée de la vie, c’est le silence. N’importe quel autre son ne serait qu’un son parmi tant d’autres. » Il vit de la musique, et pense dans le silence : Jacques sont décidément plusieurs.

… Foule, je me débrouillais dans ma foule en mouvement. Comme toute chose est foule, toute pensée, tout instant.3

Est-ce que toutes ces contradictions ont un sens ? Sans doute que non. D’ailleurs, Jacques « admire l’honnêteté de dire que la vie ne mène nulle part. » En espérant qu’elle le conduise, lui, à la production de frisbees. Nous sommes prêts à payer.

1 Walt Whitman, Song of Myself (1892)
2 I AM – Reste Underground
3 Henri Michaux, « Moi n’est qu’une position d’équilibre »

Alix Leridon

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