King Crimson, le mythe atemporel

Après une énième reformation, le mythique groupe de rock progressif King Crimson est de retour en France. Fort de sa longue expérience, le groupe a donné à Paris un concert hors du temps.

La salle Pleyel affiche complet pour les deux soirs. La venue de King Crimson à Paris attire un public de nostalgiques de la grande époque du rock. Le concert n’a pas encore commencé que des sons étranges résonnent dans la salle. Les lumières de la salle s’éteignent, les sept musiciens font leur entrée sur scène et commencent à jouer par-dessus ces nappes mystérieuses. Pas de présentations, pas un mot, pas d’effets de lumière. Leur performance est épurée de tout artifice pour laisser entendre la musique à l’état pur. Tout cela en dit déjà très long sur l’expérience que propose le groupe, souvent décrit comme le précurseur du rock progressif.

Après quelques morceaux, le doute n’est plus permis ; King Crimson est toujours au top. On aurait pu croire que ce concert serait une énième résurrection d’un groupe qui a largement passé l’âge de se produire. Loin de là ; les musiciens présents continuent encore et toujours à défendre leur vision de la musique. Aller à un de leur concert aujourd’hui, c’est redécouvrir toutes les étapes de leur construction. Depuis leur premier album aujourd’hui culte, « In The Court Of The Crimson King » en 1969, King Crimson continue à défendre un idéal musical protégé par Robert Fripp, le seul membre fondateur resté dans l’aventure. Alors que le groupe n’a pas sorti d’album studio depuis 2003, il semble que leur musique est en perpétuelle évolution. Les musiciens s’approprient leurs tubes vieux de plusieurs décennies comme si les morceaux venaient tout juste d’être composés.

Si la musique de King Crimson est parfaitement atemporelle, elle est également indescriptible. Comment mettre des mots sur des compositions qui refusent de s’inscrire dans des formats préconçus ? Comment parler d’une musique hybride, qui défie les barrières des genres en explorant sans cesse les limites de la créativité ? Chaque morceau est une construction savante de riffs puissants articulés à des ambiances psychédéliques portées par les sons planants de Robert Fripp, la puissance de Tony Levin à la basse et au Chapman Stick et la voix sans artifices de Jakko Jakszyk. En apprenant la reformation de King Crimson, certains fans ont été désagréablement surpris d’apprendre qu’Adrian Belew n’était pas dans le projet. Mais le choix de Jakko est cohérent car sa voix est plus proche du premier chanteur de King Crimson.

Le tout est soutenu par un monstre tricéphale à la batterie composé de Pat Mastelotto, Bill Rieflin et Gavin Harrison. Trois batteurs, c’est bien ce qu’il faut pour soutenir la cadence parfois infernale de King Crimson. Leur puissance rythmique est ainsi décuplée. Les trois jouent parfois à l’unisson, mais le plus souvent les rôles sont répartis parfaitement pour suivre les mises en place démentes des compositions. Il est rare d’entendre ce groupe s’attarder sur des simples mesures à quatre temps. L’auditeur est constamment bousculé par des changements de rythme incessants entre lesquels les musiciens se glissent avec virtuosité. Un solo de batteries magistral sur le titre Indiscipline achève de prouver le parfait fonctionnement de cette rythmique à trois têtes.

Il faut également noter la présence du saxophoniste et flûtiste Mel Collins qui avait fait partie de King Crimson entre 1971 et 1973. Il a également été membre de Camel ou du Alan Parsons Project et est donc profondément marqué des recherches du rock progressif. Finalement, cette reformation de sept musiciens incroyables donne à entendre un King Crimson de synthèse. D’après Robert Fripp, cela importe peu finalement car King Crimson tout entier est porté par une idée de la musique qui existe malgré eux. L’identité du groupe existe au-delà de ses membres. Robert Fripp restera éternellement très discret, il ne se mettra jamais en avant, ce qui contribue aussi à sa légende. Le « Roi Frippé » a toujours refusé le statut de leader du groupe. Mais que l’on ne s’y trompe pas, il en est le dernier membre fondateur et le plus actif compositeur. Drapé dans sa discrétion, Robert Fripp est bien incapable de cacher sa virtuosité.

L’idéal crimsonien, c’est la force d’un collectif. C’est la recherche de la non-conformité, de la créativité à l’état pur. C’est le refus d’être influencé par la tendance. C’est le refus de l’exploit individuel. King Crimson vient se rappeler au bon souvenir des nostalgiques et redonne à entendre un spectre très large de sa discographie aux nouvelles générations. Encore en 2016, quand l’industrie culturelle continue à mettre à mal la créativité, King Crimson vient nous rappeler ce qu’est l’ambition artistique à l’état pur.

A la vision d’une salle Pleyel debout et comblée, on comprend que leur mission est accomplie. Lorsque les musiciens reviennent sur scène après un rappel très demandé, ils entament toujours sans un mot Heroes de David Bowie. Surprise, après plus de deux heures passées à retourner leurs propres titres dans tous les sens, King Crimson rejoue le titre exactement comme sur la version originale, sans aucun artifice. Cela fait parfaitement sens quand on sait que déjà en 1977, c’était Robert Fripp qui était derrière ce fameux son lancinant de guitare. Passé cet hommage tout en sobriété, King Crimson entame 21st Century Schizoid Man, son tout premier titre de son premier album, et achève ainsi sa performance. La boucle est bouclée. Long Live The King.

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