Nicolas Jaar en concert: en immersion au Trianon

Mercredi 30 novembre, je sors du boulot avec un super plan de soirée : Nicolas Jaar au Trianon. Un artiste qu’on ne présente plus aux fans de musique électro, house, ambient, ou jazz : depuis son premier album à succès, Space is Only Noise, sorti en 2011, Nicolas Jaar est reconnu dans son milieu comme un dieu des platines. La preuve en est que le site de revente de places Digistik affiche sold-out pour ce concert deux minutes montre en main après la mise en ligne des ventes : seuls quelques initiés savaient qu’elles étaient en prévente sur le site officiel du musicien deux jours avant, ce qui m’a permis d’assister à un concert de folie.

C’est aussi ma première fois au Trianon, ce qui me permet de découvrir une salle aux allures intimistes mais qui a tout d’une grande : très vite le public s’amasse au centre de la fosse et aux balcons (libres d’accès, puisque toutes les places sont vendues en placement libre) pour voir Nicolas Jaar de plus près. Dans une atmosphère déjà surchargée d’excitation, trente minutes avant le concert, j’observe le plafond et ses moulures d’anges qui nous regardent, nimbés d’une lumière rouge qui annonce déjà la suite d’un show son et lumière qu’on oubliera pas de sitôt.

Soudain les lumières se tamisent et la scène s’emplit de fumée. Des sons cosmopolites, des sons du quotidien, commencent à résonner dans la salle et on comprend sans le voir que le musicien franco-chilien fait son entrée. La foule devant lui l’acclame: « Nico, Nico, Nico ! ». L’air vibre presque de toute la tension du public, prêt à déchaîner sur les beats qu’on connaît bien, mais une fois de plus Jaar a décidé d’être là où on ne l’attend pas.

D’où une première partie où, pendant au moins quinze minutes, il n’y a pas de musique, de mélodie cohérente, mais seulement des sons distincts les uns des autres, des grincements, des échos, des percussions inconnues qui se répondent les unes aux autres, s’appellent, s’écoutent. On a l’impression, pendant un quart d’heure, d’être en équilibre sur un fil tendu : le public, saisi dans ses attentes par un son auquel personne ne s’attend, hésite entre écouter et être déçu, dans un état de transe, presque d’hypnose. Si bien que quand Jaar annonce enfin son premier beat, c’est un déferlement qui secoue la foule. Les chants « Allez Nico ! » reprennent et la fosse commence à onduler au rythme de la musique.

À partir de là c’est un voyage musical sans interruption qui commence: l’artiste n’annonce pas les titres qu’il joue, ne ménage pas les effets de suspens ou ne demande pas les applaudissements du public mais se plonge, entièrement, totalement, dans sa musique à lui. Au delà de ce qu’il fait, on a l’impression qu’il partage avec nous qui il est : lui aussi dans ce concert part en exploration, et nous emmène avec lui. Parfois on entend un titre entier, tiré de ses albums et reproduit sur scène, tandis que les plus connaisseurs reconnaissent, dans telle ou telle transition, un moment d’expérimentation emprunté à son Essential Mix pour la BBC ou à son live de la Boiler Room.

Un spectacle total aussi avec les jeux de l’artiste sur la lumière: Nicolas Jaar, dont on distinguait à peine la silhouette en contrejour, au milieu de la fumée du début du concert, laisse échapper des rayons étincelants en accord avec le son qu’il module sur les platines pendant la suite du concert. Une expérience en immersion, entrecoupée uniquement de micro-pauses et de la voix de l’artiste quand il prend la parole pour chanter. Et au milieu de tout ça, comme une évidence, finit par émerger « Space is Only Noise » : presque un aboutissement avant la fin, le son que chacun connaît et qu’inconsciemment on attend tous.

Quand les deux heures de concert s’achèvent, une demie-heure après, j’ai l’impression d’avoir vécu un moment au ralenti. Tout est suspendu et je suis presque en transe, au-delà de tout le reste. Maintenant encore c’est certain : Nicolas Jaar n’est pas qu’un musicien, en ce qu’il crée, avec des mots et du bruit, un univers parallèle où chacun s’oublie.

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