L’Islande, ses montagnes, ses fjords et Low Roar

                                 

Hideo Kojima est un génie. Si son nom vous est inconnu, sachez juste qu’il est le plus brillant développeur de jeux vidéo qui soit, créateur notamment de la légendaire saga Metal Gear, dont le scénario est aussi profond, complexe, et tortueux que son gameplay est inventif et sa mise en scène cinématographique. « Pourquoi diable parler de cet homme sur un site dédié à la musique ? », vous demanderez-vous peut-être. En plus d’être excentriquement intelligent, Kojima est un fin cinéphile, mais aussi un inconditionnel amoureux de la musique. Il a toujours su s’entourer de personnes talentueuses pour construire ses jeux, mais aussi dans sa vie professionnelle et privée. Comprenez que c’est un artiste qui aime s’entourer d’artistes.

Point suffisamment intéressant pour s’y attarder, il a toujours tenu à monter lui-même les bandes-annonces de ses jeux, afin de contrôler les attentes de ses fans, les faire théoriser, fantasmer, et tout simplement leur faire croire ce qu’il voulait qu’ils croient. Ceci passe par les musiques de ces fameux trailers qu’il a toujours lui-même souhaité choisir. Pour son ultime Metal Gear, The Phantom Pain, il avait décidé de poser sur ses images du Garbage, du Mike Oldfield, ou du New Order pour un résultat toujours hallucinant de bon goût et de créativité. Kojima aime la musique, aime la partager, aime faire vivre des choses à ses fans, leur faire découvrir ce que lui aime. Il déniche des talents, et leur fait accéder à la notoriété grâce à son aura, sa célébrité internationale. Dernier exemple en date : le fantastique groupe islandais Low Roar.

Juin 2016. À Los Angeles se tient l’E3, le plus grand salon du jeu vidéo au monde. Après quelques mois de silence dû à son départ plus ou moins volontaire de chez Konami, Hideo Kojima refait surface, par surprise, avec l’intrigante bande-annonce de son futur bébé, et c’est le cas de le dire, intitulé Death Stranding, titre dont le héros a la voix et le visage de Norman Reedus, iconique Daryl de The Walking Dead. Le trailer met une claque à tout le monde. Mais ce que j’en retiens le plus, c’est la formidable chanson qui l’accompagne, et qui fait véritablement corps avec lui. Je découvre en même temps que tous les admirateurs du Maître son titre : « I’ll Keep Coming« , d’un certain groupe baptisé Low Roar. Je n’avais jusqu’ici rien entendu de semblable…

En vingt-quatre heures, la chanson dépasse le million de vues sur YouTube, alors qu’elle n’en comptabilisait que quelques dizaines de milliers la veille. À présent, elle en a plus de deux millions. C’est ça aussi, l’effet Kojima. Comme nous, il ne connaissait pas le groupe deux ans plus tôt. Il était tombé par hasard sur leur deuxième album chez un disquaire durant un voyage en Islande, et s’en est épris au point de nouer des liens amicaux avec le chanteur, Ryan Karazija, qui travaillerait selon quelques rumeurs sur la bande-son de Death Stranding. Amoureux de « I’ll Keep Coming », je meurs d’envie de découvrir ces Islandais à présent sous les feux de la rampe vidéoludique, et me rue sur leur premier album, intitulé… Low Roar. Low Roar de Low Roar. Habile, Bill. Sa jaquette minimaliste est sobrement belle, et représente parfaitement la patte artistique de la bande :  une biche sur fond blanc expirant des oiseaux. À présent, place à la première écoute.

Globalement mélancolique, cet album est empreint d’une triste joie, d’espoir dans un univers relativement sombre. Si quelques morceaux peuvent évoquer une version nordique de José Gonzalez, l’ensemble de Low Roar a un côté très vibrant, et nous laisse métaphoriquement écouter l’automne. Entendre la nature.  Plus qu’Animal et Vegetal de Fakear ? Allons, ne soyons pas mauvaises langues ! Ce premier album pose des bases post-rock, folk, et minimalistes du plus bel effet. La musique soulage, détend, apaise. « The Painter », « Help Me », ou « Roll Over » en sont d’excellents exemples. Puzzle vient rompre l’équilibre, avec des sonorités plus électro et inquiétantes. Pas de panique, Because « We Have To » vient réinstaurer du calme. Me vient en tête l’idée que nous sommes très loin du lyrisme de « I’ll Keep Coming » avec ce premier album, même si son esprit vient se faire sentir avec la toute dernière chanson, « Tonight, Tonight, Tonight ». Relaxé après cette cuvée de 2011, je passe, intrigué, à celle de 2014.

 0, c’est le titre du deuxième et dernier album en date de Low Roar. On retrouve d’emblée le côté minimaliste dans le nom, et dans le début du morceau d’ouverture, « Breathe In », qui s’enrichit peu et à peu et se voit offrir des chœurs. « Easy Way Out  » s’entame, avec en arrière-plan un son redondant, un peu angoissant, atténué par le sublime chant. Et puis, ça s’emballe. Ça devient magnifique dans le sinistre. « Nobody Loves Me Like You » prend des allures de ballade romantique à souhait, puis est suivi par… « I’ll Keep Coming ». On a l’impression que le groupe joue au jokari avec nous en alternant chansons lumineuses et chansons plus sombres. Mais mince, « I’ll Keep Coming »… Quelle baffe que ce titre ! Cela commence curieusement, de façon un poil lugubre, avant de devenir complètement épique. Et on en redemande ! « Half Asleep » continue sur cette lancée, et nous fait tourner la tête avec bonheur, comme dans un manège. Pas besoin d’être Philippe Manoeuvre pour comprendre que, déjà, ce O est l’album de la consécration après une première itération sage, peut-être un peu trop. Il suffit d’écouter « I’m Leaving ». Si vous ne ressentez pas la moindre émotion, si le train de vos pensées ne déraille pas pour aller vagabonder vers des horizons inconnus, à la fois heureux et nostalgiques, nous ne pouvons plus rien pour vous. Vraiment. Cette chanson est tellement somptueuse que… Attendez, je vais pleurer quelques secondes, juste le temps d’aller chercher un mouchoir, et de vous la déposer juste en dessous.

Un bonheur musical n’arrivant jamais seul, « Phantoms » survient vite après. Encore et toujours, cela commence tranquillement, et puis cela devient magique, avant de devenir magistral. Une vraie leçon musicale. Ma voisine à l’ouïe affutée et à l’oreille musicale stimulée en tape contre le mur, c’est dire si ça lui plaît ! Si je ne suis pas très affectueux quant à « Anything You Need » , « Dreamer » stimule mon petit cœur solitaire en revenant à des sonorités folk et minimalistes plus proches de celles de leur premier album. « Vampire On My Fridge » concentre un peu toute l’essence de 0, avec brio, et privilégie quelque peu la mélodie au chant dans sa dernière partie. « Please Don’t Stop (Chapter 2) » vient donc fermer la danse. Une sorte de berceuse avant de s’endormir. Transition idéale pour un troisième album ?

Low Roar, ce n’est pas de la musique qui va vous faire bouger dans tous les sens ou secouer nerveusement la tête avant de vous casser une côte dans un pogo, une bière à portée de main. Low Roar, c’est de la musique sensible, qui s’écoute confortablement, dans un état de plénitude. Low Roar, c’est de la musique qui vous fait ressentir des choses comme personne d’autre ne le fait. Encore, s’il vous plaît. Et merci pour la découverte, Hideo Kojima.

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