UVB 76: le côté obscur du côté obscur de l’électro

« Jusqu’où peut-on aller pour l’art ? » : c’est la question qui m’est venue à l’esprit après m’être pris cette énorme gifle artistique pendant le concert d’UVB 76 au festival Visions à Plougonvelin. C’était en effet la première fois que j’assistais à une performance d’une telle violence.  Celle-ci était particulière ; elle n’était pas simple et rapide comme celle de la hardtek en teufs. Elle était lente mais totale ; à la fois visuelle et sonore, dépassant certaines conventions sociales au service d’une atmosphère anxiogène et puissante.

Après ce choc, j’ai appris que les deux jeunes Bretons à l’origine de toute cette noirceur se faisaient appeler UVB 76, comme l’énigmatique radio Russe qui émet des messages codés. Un nom qui épouse parfaitement leur identité artistique à la fois industrielle, mystérieuse et sombre. Les talentueux Gaëtan Bizien et Tioma Tchnoulanov appartiennent au Label Rennais Midi Deux avec lequel ils ont sorti en 2015 leur EP « Enter 513 ». Ces jeunes prodiges présentent un potentiel musical et plus généralement artistique qui transparaît ostensiblement dans  leur performance.

Un contrôle total de l’identité artistique

Depuis l’émergence d’internet, ce dilemme cornélien de devoir choisir entre vidéo et musique parait de moins en moins évident, avec de nouveaux outils qui permettent aux artistes de pouvoir combiner les deux. Les bretons d’UVB 76 font ce compromis-là en faisant eux-mêmes les clips de leurs tracks. Ils ont donc le monopole créatif sur la totalité de leur univers musical : la liberté d’appliquer leur vision artistique sans que celle-ci ne soit biaisée par l’utilisation d’une main intermédiaire.

Trois mots viennent à l’esprit quand on pense à  l’identité de leur musique : minimaliste, progressive et industrielle. Un son vraiment singulier qui évoque de nombreux styles mais qui reste unique en soi. Celui-ci est structuré par une instrumentalisation basée sur des basses saturées et un rythme assez rapide pour s’amuser mais assez lente pour réfléchir : les morceaux d’UVB 76 évoquent, en même temps, la puissance, la rouille et les ténèbres. On se laisse tomber avec plaisir dans ce gouffre cauchemardesque dans lequel chaque détail est maitrisé par les créateurs de cet univers univers.

Par exemple « Shred », leur dernier morceau évoque une vague de basses répétitives, plus puissantes à chaque fois qu’elle frappe nos tympans, ponctuée par des sonorités aigues et agressives qui évoquent une déstructuration progressive. On pense à un mastodonte en inertie ; de plus en plus rapide mais qui titube au fur et à mesure que celui-ci gagne en puissance.

Une performance live délicieusement tétanisante

L’interprétation positive ou négative du mot « choquant » dépendra de chacun.

En concert, l’association des visuels « home-made » d’UVB 76 avec leur musique est bluffante. Les deux garçons en sobres pulls noirs sont discrètement placés derrière leurs ordinateurs sur le côté de la scène. Au milieu, un grand écran ; d’emblée les codes du concert d’électro sont remis en question. La disposition scénique n’attire pas le regard vers l’artiste mais vers l’écran de projection ; une sorte d’énorme fenêtre qui donne une vue plongeante dans leur vision chaotique du monde.

Les visuels mélangent l’abstrait, l’actualité, et les voyages (en train ou dans l’espace) pour donner une atmosphère globale anxiogène, pessimiste mais immersive et puissante. On passe des vagues abstraites de « Shred » au voyage stellaire de « SG1 » pour se rapprocher de plus en plus du concret et du monde qui nous entoure réellement. La montée en violence des images est graduelle mais radicale. Des visages floutés de politiciens présentés comme coupables, puis des extraits de clips militaires ; des plans de drones américains qui mettent en abîme l’aspect lointain et déshumanisé des guerres contemporaines. Enfin l’apogée du malaise arrive quand des bannières de l’état islamique finissent par arriver sur l’écran (près d’un mois après les attentats de Nice). Tétanisant. Le tout dans un code couleur très simple : principalement du noir et du blanc qui mettent en relief les autres couleurs quand celles-ci apparaissent (la séquence rouge a particulièrement marqué le rédacteur de cet article).

Cette performance live fait penser à celle de Massive Attack à une différence près : le groupe de Robert Del Naja utilise l’actualité pour dénoncer mais surtout pour offrir un message d’espoir. UVB 76 n’offre clairement pas une vision optimiste de l’humanité à travers les références à l’Histoire et aux actualités. Gaëtan et Tioma sont deux jeunes génies qui maitrisent très bien les codes pour mettre en relief ce qu’il y a de plus sombre dans l’Homme et créer cette atmosphère froide, mystérieuse et pessimiste.

En somme, si c’est pour faire du travail aussi propre et précis que celui d’UVB 76, je veux bien que l’on défonce à coup de hache toutes les conventions sociales et le politiquement correct pour l’art : les petits protégés de Midi Deux offrent un univers incroyable à la fois musical et visuel en représentant notre monde de la façon la plus sombre et la plus froide possible. Le talent et la précision sont au service d’une identité pertinente, complète et immédiatement reconnaissable. C’est une aubaine pour les producteurs d’antidépresseurs mais surtout pour la scène électro française. Bref, les petits gars d’UVB 76 sont aussi talentueux que leur univers est violent.

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