Blitz : attaque musicale pour vrai coup de foudre

Etienne Daho, c’est un peu une histoire de famille. Quand certains parents chantonnent du Brassens et d’autres ne jurent que par Gainsbourg pour influencer leur progéniture, nous, c’était Duel au soleil ou Tombé pour la France. Le fameux adage « Ma maison, mes règles » s’appliquant aussi aux choix musicaux de notre petite tribu, j’ai mis du temps avant de me poser la question de savoir si j’aimais vraiment Daho. Certaines mélodies forment tellement la bande-son d’une enfance qu’on a un peu de mal à les remettre en question.

Avec l’indépendance immobilière est venue l’indépendance musicale, et force est de constater qu’Etienne Daho m’a suivi bien loin des murs de la casa dunkerquoise. Même sans l’influence maternelle, mon premier voyage à Rome a été accompagné de Week-end à Rome (je parie que vous êtes surpris), les envolées lyriques du Premier jour (du reste de ta vie) ont su me motiver bien des matins, et la légende raconte que j’ai pu verser une larme ou deux sur La Peau dure.

Week-end à Rome

Souvent surnommé « légende » ou « icône de la pop française », mon dandy préféré joue pourtant sur plusieurs tableaux, et malgré l’avis dictatorial des sites de streaming musical, il est difficile à positionner sur l’échiquier musical. Il a fait des tubes pop dansants, des balades flottantes et sentimentales, des chansons rock aux paroles hermétiques, est passé du solaire au torturé avant de faire le chemin inverse. On invoque Benjamin Biolay, Dominique A, Alain Bashung évidemment. Pourtant, Etienne Daho revendique des influences moins évidentes au premier abord, comme Syd Barrett (fondateur de Pink Floyd). Plus que les personnes, il puise sa force des lieux : Paris, bien sûr, mais aussi Londres, Rome (il paraît que la ville lui a inspiré Week-end à Rome – promis, j’arrête), et la côte ouest des Etats-Unis pour Blitz, son dernier album.

Blitz

A 61 ans, Daho se base en effet beaucoup sur des influences psychédéliques californiennes pour son nouvel opus, qui s’éloigne de tout ce qu’il a pu faire en presque 40 ans de carrière. On perçoit le changement dès la couverture de l’album. Tout de cuir vêtu, le chanteur invoque un alter ego sombre et sensuel : fumée de cigarette et pose à la Marlon Brando sous des lumières lynchiennes, le ton est donné.

Dès le début, on retrouve bien sûr la recette classique de son succès. Les mélodies sont travaillées mais jamais pesantes, et les paroles, malgré leur profondeur et parfois leur gravité, s’ancrent peu à peu dans notre inconscient. Après tous ces albums, sa voix n’a pas changé : chaude, enveloppante, un peu traînante. On oscille entre jeux de mots poétiques et enchaînements d’allitérations et de métaphores. C’est rarement compliqué, mais la capacité d’associer des mots au-delà de l’évidence est ce qui différencie Daho du reste. Mon seul regret serait que sur certains morceaux, Blitz ne laisse pas assez de place à la voix, et les arrangements sont trop présents pour être ignorés.

La place d’Etienne Daho dans ma culture musicale joue forcément sur mon appréciation de son dernier disque. Pour quelqu’un de peu habitué ou totalement novice, ce voyage sonore peut être assez déroutant. Encore plus que dans ses autres albums, on plonge vraiment dans la psyché du chanteur. C’est introspectif et sans concessions : les tensions amoureuses, le rapport à soi et à sa mort, le deuil (Daho a perdu sa sœur il y a peu et lui dédit la chanson Le Jardin)… Comme souvent, on retrouve des thèmes récurrents, comme les images bibliques (Eden, jardin paradisiaque, enfer et paradis), et les descriptions oniriques – ici dans Les filles du canyon, première chanson de l’album :

Elles dévalent la vallée
Leurs larmes ravalées
La rage au corps,
Dieu leur pardonne
Kyrie Eleison

Et de sa voix de carbone
Le fils de l’homme ordonne
De tromper la mort
Dieu qu’il promit cet autre paradis
D’un poignard rouge sang elles pourfendent la nuit
La nuit déchirée par leurs cris

Si certains détails se détachent du fond musical – l’ambiance américano-mystique de Voodoo Voodoo, les tambours chamaniques de The Deep end, la voix langoureuse des Baisers rouges – on ne peut nier l’uniformité de l’opus. Dans L’étincelle, on attrape à la volée cette phrase :

Au fond de moi l’étincelle invisible à vos yeux

Après plusieurs écoutes, c’est peut-être là le secret de Blitz : Daho se livre plus que jamais, d’une manière subtile, intimiste et délicate qui m’a beaucoup touchée. Prêt à se laisser apprivoiser, il dévoile une partie de ses expériences à celui prêt à dépasser mélodies apparemment hermétiques et paroles pseudo-cryptiques. Monstre sacré, mais plein de facettes encore inconnues, il nous fait déambuler entre rêves éveillés et blessures ouvertes. Un album plein de surprises, pour rappeler au monde que Etienne Daho n’est pas près de lâcher sa couronne.

Les coups de cœur : Les Flocons de l’été, slow solaire sorti de l’imagination d’Etienne Daho après de graves problèmes de santé. Parfait pour pleurer dans son lit après une rupture. On retient également Après le blitz, en collaboration avec Flavien Berger (ai-je vraiment besoin d’en dire plus ?) qui insuffle ses sonorités électro-intense à la voix de Daho qui se fait planante.

Les flocons de l’été

A ne pas manquer : l’exposition Daho l’aime pop ! à la Philarmonie de Paris, du 5 décembre 2017 au 29 avril 2018. Grâce à plusieurs centaines de photographies, on remonte l’histoire de la pop, dans son sens premier de chanson populaire, à travers l’œil d’Etienne Daho.

Pauline Georget

@undostresgeorgette

 

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