Blonde de Frank Ocean, par amour de la musique moderne

En cherchant bien dans ma mémoire, dans mes playlists, et même si je ne me fermais aucune porte, aucun genre, pour un sujet d’article, je n’ai pas trouvé un album qui m’a plus fait apprécier la musique moderne que celui de Frank Ocean. Il y a une évidence pour moi à commencer par parler de cet artiste pétri de talent et entouré de mystère qui je vous l’accorde, m’obsède quelque peu. Mais comment ne pas avoir envie de transmettre ce que l’on ressent en écoutant telle ou telle chanson ? Comment ne pas avoir envie de parler de ce que l’on aime ? De faire découvrir sinon re-découvrir autant qu’on le peut la force et la beauté de ce qui nous tient à coeur ? Parler de musique, voilà un objectif auquel je devais me tenir. Difficile pour moi d’être objectif, c’est vrai, mais parler avec passion, je suis persuadé que c’est là que se trouve la clé. Je reviens ici sur ce qui m’a plu, ce qui m’a marqué. Voici mon premier article pour le Gorille. Il parlera de Frank Ocean, avant tout parce que… Frank p***** de Ocean.

Le phénomène Frank Ocean

Nous sommes en 2016. Au beau milieu de l’été. Le 19 Août Frank Ocean (de son vrai nom Christopher Breaux, 28 ans) dévoile Endless, 45 minutes de clip vidéo étrange où l’on observe, en spectateur un peu voyeur assis à l’autre bout d’un atelier, la construction d’un escalier sur fond sonore de son nouvel album au 21 pistes, très expérimental qui réconfortera les fans après leur attente interminable pour un signe de vie du chanteur. Mais c’est le lendemain que Frank Ocean dévoile Blonde (stylisé « blond » sur la pochette), un deuxième nouvel album, d’une pierre deux coups, 4 ans après son premier album Channel Orange, en exclusivité sur Apple Music. Un mois plus tard, je découvrais Blonde par hasard… et le laissait m’embarquer dans son univers aux multiples dimensions Pop, Soul, Rap, R’n’B, Expérimental, le tout enveloppé dans un gros tissu mélancolique qui allait peut-être pour toujours marquer ma vie.

À cet instant, dix mille questions se bousculent dans ma tête, je veux tout savoir, tout comprendre de lui, qui est-il, d’où vient ce génie, et pourquoi ai-je si peu entendu parler de lui ? Channel Orange 4 ans plus tôt avait été salué par toute l’industrie musicale autant que par la critique pour sa richesse et le vent de fraîcheur qu’il apportait, certifié disque de platine dans plusieurs pays anglophones, Frank Ocean avait aussi remporté 2 Grammys (meilleur album de musique urbaine contemporaine et meilleur collaboration sur une chanson rap), de quoi le hisser parmi les artistes à suivre de très près pour les prochaines années. Il était alors membre du collectif Odd Future au même titre que son ami proche Tyler, The Creator qui a également travaillé sur Blonde. Ocean est aussi à l’aise dans le rap que dans la pop, une facilité qui lui permet de switcher entre deux chansons, une habileté qui l’a fait dès que je l’ai entendu, sortir du commun des artistes. À la manière d’un Kanye West ou d’une Beyoncé, il sait promouvoir, il sait teaser, le retour de Ocean pour cet album a été si savamment orchestré que la hype n’a jamais vraiment pu le quitter. Très peu présent sur les réseaux, il ne s’exprimait que par son compte Tumblr, tous les 36 du mois en moyenne, avant de créer fin 2018 un compte Instagram au nom évocateur de « blonded ». Il donne l’air d’un chanteur détaché, indépendant, et ne se produit sur scène qu’à de rares occasions. Quelques performances live circulent sur YouTube, filmées au téléphone, laissant apercevoir un chanteur d’un autre monde, mystérieux et dont se dégage une aura très puissante.

L’univers de Blonde

Blonde, c’est une bulle, une autre planète, on y trouve le réconfort autant que la tristesse, c’est un miroir de ce que l’on ressent au fond de soi-même. Il est si difficile d’évoquer la totalité de son pouvoir tant les facettes aussi nombreuses qu’elles sont, se dévoilent au fur et à mesure des écoutes de l’album. C’est cela le plus impressionnant. L’album s’offre à nous petit à petit dans une immense lenteur que l’on goûte et que l’on apprécie grâce à toute la densité de cette musique. Blonde aborde des thèmes variés, l’amour en est l’un des centraux. L’amour pur autant que l’amour de jeunesse, l’amour empoisonné autant que passionné, l’amour à l’ère numérique… Ocean évoque aussi les souvenirs, le manque, la peur, le doute, la solitude, la toxicomanie… Mais cela ne suffirait pas à en faire l’éloge. Blonde est aussi mélodieusement riche. Riche en instruments, variant entre pianos et claviers, guitares, violons et des productions instrumentales plus électro, une quantité de samples, d’arrangements et d’hommages. Sur ce point, une seule chose est à reprocher à Frank Ocean, on aimerait garder sa voix, rien que sa voix, a capella, seule, on en redemande encore, il nous l’offre, par moments, dans des envolées pleines de force comme sur « Godspeed » ou sur « Skyline To », mais ce n’est jamais assez tant il semble toujours capable de plus, de mieux. Au fond, rien ne l’éclipse réellement, parce que ce qu’il utilise par dessus sa voix, ou à côté, il l’utilise comme un virtuose, dans un savant dosage qui n’enterre pas une seule émotion qu’il veut nous transmettre, au contraire, les divers sens de sa musique en sont décuplés. Utiliser précisément certains modificateurs de voix que sont le high pitch et l’auto-tune sur Nikes ajoutent une dimension à la musique qui la rendent tellement originale, étrange et pourtant si belle. Nikes est une créature qu’on apprend à connaître, on l’apprivoise, on s’y habitue, on adore ses angles déformés, son fond énigmatique. La version Vimeo avec une voix modifiée supplémentaire dans le grave par dessus la version de l’album, accompagnée du clip réalisé par Tyrone Lebon est un petit bijou du début à la fin. Ocean réussit en plus de cela après Blonde à tenir le discours qu’il a sur cette chanson où il clame « I got two versions » rappelant que chaque chanson possède probablement une autre version, ou du moins, une mystérieuse partie supplémentaire. Ainsi « Nikes » change entre la version clip Vimeo et celle de l’album. Mais il est possible également de trouver, par exemple, « Chanel » avec un couplet d’Asap Rocky, de même que « Lens » a sa version avec un couplet de Travi$ Scott, ou « Biking » avec ou sans Jay-Z et Tyler, The Creator. « Nikes » ouvre donc de la manière la plus appropriée l’album et nous propose de pénétrer dans un monde aux aspects multiples et surprenants, d’une douceur incomparable, d’une profondeur immense et où l’on se laisse tomber à la renverse, les yeux fermés.

Ocean lors d’un des rares lives qu’il a donné ces dernières années.

L’album et ses racines

Si l’on prend du recul sur ce que propose l’album morceau par morceau, on constate un nombre impressionnant de samples et des hommages très variés à des artistes qui l’inspirent (voir le format story PLPH #2 sur le compte Instagram du Gorille), allant de « Here, There and Everywhere » des Beatles à Elliot Smith sur « Seigfried », de Todd Rundgren en passant par Stevie Wonder qu’il a samplé sur « Close To You ». De même, on peut s’arrêter sur le grand nombre de collaborateurs qui l’ont aidé dans l’achèvement de ce projet, c’est justement pour sa capacité à s’entourer des bonnes personnes afin de créer une oeuvre comme celle-ci, où il donne pourtant tant de lui-même, que l’on apprécie le disque et les choix d’Ocean. Parmi ces collaborateurs on trouve le très talentueux anglais James Blake, mais aussi Kanye West, Pharrell Williams, King Kendrick, Rostam Batmanglij (de Vampire Weekend!), André 3000 (de OutKast), le DJ français SébastiAn, Beyoncé et pléthore d’autres noms de l’industrie musicale ayant travaillé avec de grands artistes, dont Benjamin Wright Jr. pour ne citer que lui. Le mélange de ces esprits qui s’entrechoquent nous donne des mélodies riches au cours des 17 titres que propose l’album. Celui-ci est d’ailleurs ponctué d’interludes encore plus doux tels qu’un message de sa propre mère le mettant en garde des dangers de la drogue sur « Be Yourself » ou encore SebastiAn (avec un magnifique accent français) parlant d’une relation qui a mal tourné avec une fille à cause de l’arrivée de la société à l’ère digitale sur « Facebook Story ».

Cet album, dans sa totalité propose des morceaux d’une puissance qui nous saisit, nous emporte, on découvre à chaque fois plus Frank Ocean, et il nous offre ce grand miroir de l’âme comme si c’était cela que l’on attendait, cette forme de mise à nu des sentiments, mêlées à des mélodies ingénieuses et prenantes, qui atteignent nos esprits, planent et se déploient en nous avec une lenteur ensorcelante sans que l’on puisse refuser d’être touché. Blonde est excellent, oui, et quand on en a assez entendu, on en a en fait jamais assez eu de Frank Ocean. D’ailleurs lui même n’a pas pu se détacher totalement de la marque que Blonde lui a laissé, en témoignent ces cinq singles sortis depuis cet album, comme s’il avait du mal à voir autrement que par le prisme de Blonde, comme s’il n’arrivait pas à trouver une autre forme d’expression. Il a d’ailleurs une émission de radio (aussi peu régulière qu’elle soit) sur la plateforme Apple Music, sur la radio Beats 1, intitulée blonded comme une extension de l’album. Cette dernière a eu une nouvelle émission à l’occasion de Noël. Cette émission est un de ses rares moyens d’expression et il a dévoilé par celle-ci à 4 reprises de nouveaux morceaux que sont « Chanel », « Biking », « Lens », « Provider ». Le dernier en date « Moon River » (février 2018) n’a pas été diffusé par ce biais mais ces cinq singles témoignent des restes de Blonde dans l’esprit d’Ocean, ils auraient d’ailleurs (presque) pu figurer sur une édition deluxe de l’album, comme des derniers signes de vies de Blonde avant une renaissance de l’artiste, une de plus, un renouvellement, en attendant voilà où nous en sommes, à languir de la suite, à moitié abasourdi par la claque que nous a mis cet album, qui nous a atteint le coeur et l’esprit comme peu ont réussi.

Nathan Solda

Liens intéressants pour aller plus loin

Nikes et son bijou de clip

https://vimeo.com/179791907

Une magnifique vidéo mash-up sur des images d’animations japonaise

https://www.youtube.com/watch?v=F5WWyyYG018

Un live filmé à l’iPhone pour apprécier sa voix

https://www.youtube.com/watch?v=jgNjn2b1Jl0

Chaine YouTube Blonded regroupant tous ses morceaux

https://www.youtube.com/channel/UCqf-kTp9ERV5T1rPayno7LA

« Close To You » de Stevie Wonder, la version ayant servi de sample à Frank Ocean

https://www.youtube.com/watch?v=PnR19INlXV8

Sitographie

https://genius.com/artists/Frank-ocean

https://blonded.co/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Blonde_(album_de_Frank_Ocean)

https://www.telerama.fr/musiques/blonde,146875.php

https://www.senscritique.com/album/Blonde/22508271

Photos

hypebeast.com

theverge.com

diymag.com

 

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