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Le tour du Levant en 80 minutes

J’ai découvert Ibrahim Maalouf un peu par hasard, le programme du Bac de musique 2016, « Jazz de l’Orient », ayant bien fait les choses. Évidemment, je n’avais retenu qu’une infime partie de son œuvre à ce moment-là, assez cependant pour m’extasier de l’histoire de sa trompette à quart de ton ou encore de ses reprises les plus démesurées. Puis ses mélodies sont revenues à mes oreilles à l’écoute d’Au pays d’Alice, album-concept qui reprend l’œuvre de Lewis Caroll que j’ai découvert bien trop tard, avec l’un des grands seigneurs du hip-hop Oxmo Puccino dont la voix de conteur berce encore mes insomnies. Alors à l’annonce de son nouvel album le 14 septembre 2018, je m’attendais déjà à être une nouvelle fois bouleversé.

L’artiste revient ainsi avec Levantine Symphony n°1, un mélange hybride entre pièce symphonique jazz et inspiration moderne qui a, selon son site officiel, « pour ambition de rassembler les cultures musicales du Levant et de les unifier sous un même hymne ». Incertain de l’étendue géographique désignée par un tel terme de Levant, c’est un rapide détour par Wikipédia (soyons honnêtes) qui m’apprend que ce simple nom est celui donné à la région du Proche-Orient, une région que Ibrahim Maalouf décrit lui-même au début du concert comme en proie continuelle à de nombreuses tensions. La tâche s’annonçait ardue.

Mon acolyte Alexandre et moi-même nous sommes donc retrouvés pour la répétition générale à la Seine Musicale. Des jeunes talents sélectionnés et menés par Maalouf nous concoctent en guise première partie des reprises différentes du thème principal (mention spéciale à Victorien qui a su se montrer grandiose en dépit de quelques problèmes techniques).

Vient ensuite l’entrée des artistes. Et, déjà transparait l’identité de Maalouf. L’orchestre philharmonique entre en premier, puis arrivent les cent-vingt enfants qui composent un chœur, la démesure propre à l’artiste nous touche avant même la première note.

N’ayant jamais vu Maalouf en live, j’ai été frappé par son rapport très étroit au public, sur lequel il semble fonder sa musique. Juste avant de commencer, il offre un moment personnel à l’assemblée qui lui fait face, instant durant lequel il s’installe au piano pour proposer une rétrospective des mélodies qui nous ont marqué, afin de dévoiler le lien avec l’hymne qui allait suivre. Puis il nous explique très simplement ce qu’il a voulu faire avec cette symphonie, avant de nous accorder un dernier instant d’intimité sur l’air d’un duo piano-voix avec sa fille. Cette manière d’aborder et de préparer sa performance donne, à mon sens, plus de clés pour comprendre ce que l’artiste veut transmettre, et rend également l’audience entièrement réceptive.

Le public attendri, la symphonie peut alors enfin commencer. C’est Ibrahim Maalouf qui donne le ton au piano par une reprise du thème, affirmant ainsi le point de départ. La mélodie de la Levantine est le fil d’ariane de la soirée, déclinée sous différents tons et modes musicaux ; du plus démesuré au plus calme et subtil, ces variations déclinent tour à tour des styles de différentes régions que le musicien a voulu relier. L’artiste est un habitué de la composition de musiques de films et, loin de tomber dans le piège d’une métaphore banale, cette prestation se suit au contraire comme un véritable long-métrage. Et si l’orchestre de Boulogne-Billancourt apporte les influences occidentales que voulait incorporer l’artiste, les cordes m’ont particulièrement touché par la sérénité qu’elles offrent à la pièce musicale.

Maalouf a récemment déclaré ne plus vouloir jouer ; on y croirait presque s’il n’était pas en filigrane de toute la symphonie. Les différentes variations du thème principal sont ponctuées par différentes improvisations jazz : le batteur et le bassiste laissent alors se dire tout leur brio (ce qui ne donne que deux choix au public : rester ébahi devant une telle performance ou ne pas s’empêcher d’applaudir), mais celles de Maalouf sonnent comme le point d’orgue de cette pièce. Il nous livre encore ses improvisations à la trompette qui viennent enrober nos oreilles de velours. La trompette à quart de ton, il sait toujours autant la sublimer. Il arrive en outre à s’adapter au thème précédent dans ces performances, passant ainsi d’une performance géniale de simplicité à des variations complexes. Enfin, le thème est répété une dernière fois par Maalouf au piano, effet de symétrie par rapport au début de la performance qui m’a beaucoup plu car donnant une touche très juste à la performance globale, il n’en fallait pas une goutte de plus.

Alors Ibrahim referme le livre, clôt le film : « On va essayer de vous sortir tout doucement de votre rêve » dit-il en reprenant le thème pianistique du initial. L’hymne du Levant retentit une dernière fois dans la salle tout entière. Applaudissements.

Je n’ai pas dérogé à la règle, j’ai été pris dans le flot de cette Levantine. Au-delà de la performance qui m’a fait oublier une heure et vingt minutes durant que j’étais à la Seine musicale (une salle assez critiquée qui semble un peu aseptisée, mais au son très correct), c’est surtout la performance de Maalouf qui m’a impressionné. Il représente pour moi ce en quoi le rôle de chef d’orchestre peut évoluer : bien sûr, Mickael Rossi en assurait le rôle classique, mais Maalouf changeait de place, bougeait au milieu de tous les artistes, comme pour montrer une proximité presque paternelle avec son œuvre et ceux qui la jouent. Il a bien insisté dans une interview ne pas vouloir endosser ce rôle de chef, expliquant pratiquer une méthode plus diplomatique, plus centrée sur la sensibilité de l’artiste. Et le plus fort, c’est que cela n’enlève en rien sa présence et à son empreinte tout au long de la symphonie. Peut-être est-ce finalement celle-là, la force d’Ibrahim Maalouf, que de faire de l’unité son identité.

Merci « Ibé »

Benjamin Silvestri 

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