« Trinity » : chef d’oeuvre au coeur de la matrice

 

« Bienvenue dans le programme Trinity, veuillez composer votre code personnel à 3 chiffres ».

Vous venez de pénétrer dans Trinity, qui n’est pas un album, mais un logiciel. Sans doute le projet le plus abouti de Laylow, et composé de vingt-deux sons dont sept interludes. Jusqu’ici, tous ses projets comptaient exactement dix titres et invitaient déjà vers l’univers digital créé par le rappeur toulousain, les chiffres « 1 » et « 0 » incarnant le langage informatique de base. Cet univers se concrétise ainsi en aboutissant de manière totale avec Trinity.

 

Un storytelling en trois actes

L’album retrace une histoire réaliste en trois actes, d’où le titre de l’album et l’omniprésence du chiffre « 3 ». La première partie s’initialise jusqu’à PLUG, installe une ambiance nocturne propice à une soirée de débauche. Mr. Anderson (l’alias de Laylow lorsqu’il est à la production) n’a qu’une meuf en tête, c’est Trinity, romance inspirée du film Matrix qui commence à faire chauffer la matrice.

Le deuxième acte débute avec Menu principal, interlude qui nous explique qu’il s’agit d’un logiciel de stimulation émotionnelle et que Laylow a fait le choix d’intensifier la mélancolie, la tristesse, l’adrénaline et la violence. On peut ajouter la passion, ingénieusement retranscrite dans le featuring sur le titre PLUG aux côtés de Jok’Air. En effet, on note une véritable alchimie entre Trinity et Mr. Anderson. Laylow fait surchauffer le logiciel au point de « crash du système, retour à l’état initial » dans AKANIZER. La mélancolie est à son comble dans BURNING MAN avec un feat. encore une fois très habile avec Lomepal. Le titre du morceau montre que la flamme dont il fait allusion dans les premières mesures de MEGATRON, « Les yeux de ces gens n’ont jamais vu le soleil de près, je le vois / De montrer le chemin, d’rallumer la flamme qui s’éteint je me dois » est ravivée. Par ailleurs, Trinity est aussi le nom de code du premier essai d’une arme nucléaire réalisé par les forces armées des États-Unis en 1945. On assiste à ce stade de l’album, à une auto-destruction du rappeur : « Je crée puis je casse tout, c’est merveilleux » (BURNING MAN).

La troisième partie, c’est la douche froide. Au sens littéral du terme, puisque l’on comprend que Laylow se jette dans une piscine à la fin d’AKANIZER, et symbolique car il se rend compte que Trinity n’est que le fruit de l’univers qu’il a lui-même créé : « Je crois qu’elle est restée bloquée dans la matrice » (POIZON). Il essaye de la reconquérir avec MILLION FLOWERZ mais celles-ci ne lui font « aucun effet », mots crus qu’elle prononce dans une voix qui rappelle celle de l’intelligence artificielle de laquelle tombe amoureux Theodore dans Her (long-métrage de Spike Jonze, 2014). Laylow retombe dans sa tristesse de départ contre laquelle il essayait précisément de lutter avec la création de Trinity. Les mondes réel et digital se rejoignent dans un sentiment fort qui marque la fin de l’album avec LOGICIEL TRISTE, la douleur.

Entre réalité et virtualité

Pour Laylow, le monde réel désigne celui où on ne contrôle pas les effets qu’ont les actions des autres sur nous : « Quand on mélange la passion et la frustration, on contrôle plus rien dans l’équation » (POIZON). Le monde digital vient remédier à cette limite grâce à la création d’un logiciel utopique qui permet de contrôler les émotions. Le monde réel est imprégné de tristesse, d’injustice et de trahison, tant amicale qu’amoureuse.

Artiste incompris, en avance sur son temps ou sous-coté, Laylow considère que son succès n’est pas à la hauteur de son travail et regrette de ne pas être « the man of the year ». L’auditeur comprend que la tristesse que cela suscite appartient au monde réel. Il cherche à s’en émanciper par l’usage de psychotropes, qui lui permettent, en quelque sorte, de « digitaliser » le réel. Par ailleurs, Laylow ne sortait, jusqu’à l’édition de Trinity, aucun de ses projets en physique, toute sa musique était digitale. Mais cette évasion n’est qu’éphémère, et le retour à la réalité ne fait qu’intensifier cette souffrance qui semble atteindre son apogée dans .RAW-Z : « .RAW-Z c’est la B-O de ton suicide ».

Créateur d’une digitalité, Laylow devient alors l’« architecte de la matrice », qu’il modèle selon sa volonté : voix, clips, visuels, marketing, instru, effets musicaux, nombres de titres dans ses projets. L’artiste passe aussi par l’usage d’un lexique très précis et connoté comme – « initialisation », « plug » (brancher) mais aussi, « menu principal », « tentative de déconnexion », « Megatron » (personnage de Transformers) ou bien « .RAW » (extension de photo). L’on comprend que Laylow cherche à communiquer sa perspective globale de la musique, qui met la forme au service du fond. Son album en devient un film audio, en témoignent les trois clips sortis en exclu (MEGATRON, TRINITYVILLE et POIZON) qui sont de véritables courts métrages.

Enfin, pour Laylow, « être digital, c’est utiliser l’ère actuelle (du numérique) pour devenir un individu plus fort ». Ainsi, le digital est un outil qui permet de rendre les émotions encore plus réelles, grâce à des sons qui retranscrivent exactement ce qu’il ressent quand les mots ne suffisent pas « Tout est écrit dans le mémo, tout est retranscrit dans la mélo » (Hi-Fi, .RAW).

Sur ce, « je vous souhaite une LONGUE VIE » et vous invite à abuser de l’écoute de cet album.

Sandra Urien

 

Sources :

Genius, article sur Laylow, 2017.

« Le rappeur Laylow présente son projet .RAW », RFI, le 7 juillet 2018.

« Laylow, l’architecte de la matrice », RAP ETC, le 7 février 2020.

Chronique Laylow « Trinity », Brice Bossavie, le 2 mars 2020 pour abcdrduson.

« Dans la matrice de Laylow », Le Règlement, le 27 mars 2020.

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