Siboy, rien de plus que le freak show du 92i ?

Chaque homme est, en naissant, assorti d'un monstre.
Tandis que la plupart cherchent à le tuer, Siboy lui fait l'amour.

 

Le 30 juin 2017 sortait FLIP de Lomepal. Un album qui confusionne et étonne le milieu rap aussi bien qu’il convainc le grand public, heureux de voir, à travers ses étroites œillères, qu’un artiste « urbain » se risque à être aussi mélodique. « Lomepal soupire, parle, couine, chante. » entend-on à propos du disque sur France Inter.

Le même jour, sous l’aune d’une des écuries les plus identifiées du rap français, le label 92i, le cagoulé le plus énigmatique du rap français publie son premier opus: Spécial. L’album est une démonstration de versatilité ; celui qu’on identifiait jusque là par une trap énergique et folle ne fait pas mentir le titre de l’album, il est en fait capable de bien plus. Siboy ne se trahit pas mais étonne par sa polyvalence, alternant rap guerrier et intonations aiguës presque criardes. « C’est quelque chose comme cinq mélodies sur un même morceau, dix Siboy sur un même album, et une bradassée d’esprits dans un même Siboy. » écrit B² à son sujet pour l’Abcdr du Son, dans une chronique brillante. « Spécial est éclatant et retournant, sa cover le disait. » En effet, lui aussi soupire, parle, couine, chante mais hurle, sature, apostrophe et détruit aussi. Sur Un Jour s’entremêlent des constats froids sur un passé horrible et des raies de lumières salvatrices, résumant le ton indéfinissable de l’album en un morceau.

Touché par la grâce, Siboy passait de la trap guerrière au chant presque minaudant sans transition aucune et éclaboussait l’année 2017 de son talent.

 

 

Deux ans et demi plus tard, les singles, tels que Pistolet ou Goût Cerise, et le succès de Mobali (82 Millions de vues aujourd’hui), ont tant bien que mal maintenus Siboy dans le paysage du rap français. Toujours accompagné par le 92i qui lui garantira une promotion famélique consistant en une poignée d’interviews et quelques pochoirs ici et là sur les trottoirs parisiens et cela après la sortie du projet. Twapplife, second opus de l’artiste, sort dans l’indifférence générale le 8 novembre 2019.

Onomatopées, adlibs, gimmicks, rires démoniaques, le monstre est toujours aussi abrasif et se permet même des digressions aux consonances afro-pop, avec plus ou moins de réussite. Une fois de plus, l’union monstrueuse est féconde, Siboy s’éparpille, ce qui a pu déconcerter mais c’est la preuve de sa témérité. Il n’a peur de rien, s’essaie à tout, offrant un puzzle de mots qui convoquent aussi bien une imagerie triste que belliqueuse. 

Spécial était un météore en fusion dans sa course, Twapplife en est l’impact. La puissance et l’énergie est convertie, mais les résidus qui en faisaient l’éclat se sont estompés. Le second opus est moins fulgurant mais tout aussi efficace. Sur Twapplife, les sonorités froides et industrielles des premières pistes laissent toute la place à la trap martiale d’un Siboy presque en pilotage automatique.

De prime abord, le morceau Sossa semble entamer un transition vers une douceur presque forcée, mais c’est sans compter les adlibs propres à Siboy distillées ça et là avec sa folie habituelle. Le refrain, sa voix déchirée et saturée et l’impitoyable « après la guerre tu repars en civière » vient rompre la tranquillité d’un morceau à première vue simpliste. C’est cela qui est précieux en Siboy, sa capacité à jouer sur les ruptures de rythme à l’aide de son outil le plus précieux : sa voix. L’autotune n’est en aucun cas un utilisé comme un outil de correction vocal, il permet d’amplifier les imperfections et les déraillements de celle-ci.

Il est de bon ton, aujourd’hui de dire que le rap s’est décomplexé ; que Young Thug et Future ont semé abondamment dans les sillons creusés par Lil Wayne. Le temps où l’on invitait une chanteuse de RnB pour avoir un refrain abordable pour le grand public est révolu. Celui-ci se laisse porter par les ballades de Gunna, Lil Uzi, Travis Scott …

Et si le rap français est suspendu aux tendances américaines comme Drake au cou de chaque innovation sonore qu’il pourrait vampiriser, il s’est bien sûr engouffré dans la brèche non sans mal. Le rap français accepte aujourd’hui les morceaux reprenant des airs de pop célèbre, des rappeurs avec des voix naturellement étranges. Au rayon des choses « surprenantes » les propositions de Laylow côtoient celles de Hamza.

Si Siboy excelle dans la trap, c’est avant tout sa capacité à moduler sa voix qui donne toute la profondeur à sa musique, une capacité presque inégalée en France. Au risque de blasphémer, on pourra même se risquer à dire que Siboy tutoie par moment la maestria du Young Thug du début de la décennie (Keep It Leave ou Spaghetti), celui dont un seul flow a pu donner naissance à des carrières entières. Ces instants de grâce sont diffus sur Twapplife, en revanche, Special en regorge: Al Paccino, La Nuit, JDB, Par Ici….

 

 

Dans un rap français qui s’essouffle, les tendances actuelles souvent sclérosées par des recettes facilement reproductibles, Siboy fait ce qui lui chante, ne voit pas de problème à embrasser pleinement des sonorités afro-pop, souvent avec maladresse, mais toujours avec honnêteté. Les titres Hey Mama, Ohlolo, Sentiments, Qu’est-ce que tu fais sont suffisants pour casser le fil de l’album et constituent des prestations en demi teinte mais le carré final maintient le cap. Même lorsqu’il reprend les éculés « Yeah » de Lil Uzi Vert sur Mwana Mboka, Siboy les laisse s’éteindre, supplantés par sa voix, fantomatiques et plus terrifiants que amusants.

La légende d’une nécessité de suivre des codes préconçus, un cahier des charges, pour fonctionner dans l’industrie est tenace, d’autant plus à un époque où les plateformes de streaming se dotent d’outils de plus en plus perfectionnés pour comprendre ce qui fonctionne le mieux. L’invitation de Naza sur Hey Mama semblait annoncer que Siboy essaierait de reproduire le succès d’un Mobali ; pourtant l’album peinera à scorer plus de 1000 ventes en première semaine et le single ne sera pas exploité par le label.

Si la proposition Twapplife est moins totalitaire que Spécial, Siboy reste fidèle à lui-même, ce qui explique certainement la difficulté de marketer un tel disque. Des clips comme Nwaar ou YPDQ, dans la veine de l’hallucinant Eliminé continuent d’étendre l’imagerie dérangée et dérangeante du mulhousien mais depuis sa signature, le 92i peine à faire briller sa proposition artistique au delà des cercles d’initiés, au plus grand désarroi des fans.

 

 

La proposition de Siboy est spéciale, il vous avait prévenu, rien n’est censé fonctionner ensemble mais c’est sa voix, le cœur, qui maintient le tout. Si son premier opus explosait dans tous les sens de façon surprenante, Twapplife reste dans cette veine mais rayonne moins. Si Siboy est toujours aussi performant, peut être que le creux chantonnant de l’album en ennuiera certains, tout comme l’uniformité des traps introductives pourra en perdre d’autres. Toujours est-il que Siboy ne se bride pas et qu’il est certain qu’au moins quelques unes de ses prestations tutoient l’excellence, en tête Nwaar et Cool où il semble tirer sur sa voix sans aucun autre but que la rupture.

Djan Sahin
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