On a parlé de la vie avec Ichon

Depuis 2017 et la sortie de sa mixtape Il suffit de le faire, Ichon a changé. Évolution, parcours, étapes – appelons ça comme on veut –, il s’agit en définitive d’un chemin. Un chemin vers soi-même. Une quête impliquant une certaine solitude, celle-ci étant le gage de l’authenticité. D’où le titre de son premier album Pour de vrai sorti le 11 septembre dernier. Tout en prenant ses distances, Ichon ne renie rien, il nous parle simplement de Yann. Rencontre.

Depuis trois ans, tu sembles t’éloigner des codes du rap pour te diriger vers plus d’authenticité, plus de liberté. Je voulais savoir si ce changement s’est fait progressivement, sans forcément t’en rendre compte, ou si c’est un évènement particulier, un déclic qui t’as permis d’être enfin toi-même ?

 

C’est clairement une volonté de ma part, après avoir vu et compris des choses dans ma vie. C’est comme quand toute ta vie tu fumes des clopes et qu’à un moment, tu te rends comptes que c’est vraiment pas bon les clopes. En fait, ça s’est fait très progressivement ensuite parce qu’une fois que t’as compris quel était ton problème…

Moi à la base, c’est ma vie que j’ai changé, ce n’est pas ma musique. C’est ma manière d’aborder ma vie que j’ai changé, comment je vais me réveiller le matin, vers qui je vais aller, ce que je vais manger, avec qui et quand je vais partir en vacances, etc. Est-ce que je vais continuer d’aimer des milliards de filles pour au final n’en aimer aucune ? Oui, c’est toutes ces questions que je me suis posées et qui sont dans l’album. Du coup oui, ça m’a presque pris le temps de la construction de l’album, c’est-à-dire trois, quatre ans. En vrai, j’ai commencé à comprendre ces choses quelques temps avant de travailler sur l’album. Ça m’a pris beaucoup de temps et aujourd’hui encore, ça change. Là je retombe un peu dans mes travers avec la sortie de l’album… Il y a pas mal de trucs que je sais que je ne voulais pas faire mais je les fais quand même, un peu par confort. Souvent c’est le confort qui nous fait faire ce qu’on n’a pas vraiment envie de faire, tu vois ?

 

Pendant ces trois ans, avais-tu la certitude d’être au bon endroit ou as-tu souvent douté durant cette période ?

 

J’ai complétement continué à douter, je n’ai jamais cru que j’étais au bon endroit. J’ai su que j’étais au bon endroit à un moment, quand en fait… c’est marrant… c’est la musique qui m’a fait prendre conscience que ce changement était bien pour moi. J’avais écrit pleins de chansons, j’avais fait mes maquettes, et j’allais voir des maisons de disque pour essayer de sortir l’album, de le produire, de le faire bien quoi. Tout le monde trouvait ça intéressant, tout le monde kiffait la musique, mais personne ne signait.

Et une fois j’ai vu une meuf d’une maison de disque qui écoute le truc, on se voit, on va boire un verre, on discute, elle me dit « écoute, j’aime beaucoup la musique, mais je ne comprends pas… ça ne te ressemble pas ». Et là, en fait, quand elle m’a dit ça, ça m’a fait peur de ouf : je me suis énervé, je me suis levé, j’ai dit que j’allais partir, finalement je me rassois mais j’étais énervé tu vois. Je ne comprends pas, d’où elle me dit ça ? Elle ne me connait pas. J’étais touché de ouf, je me suis barré après, je suis parti à Marseille et j’ai réfléchi, j’ai écrit d’autres chansons. C’est d’ailleurs là que j’ai écrit Litanie. Ce morceau, c’est l’introspection la plus totale, et c’est ça qui m’a fait prendre conscience que j’étais à ma place. Avant je ne savais pas où j’allais, je faisais simplement la musique que j’avais envie de faire et je ne faisais pas ce que je n’avais pas envie de faire. Ça ne ressemblait à rien, c’est marrant. Mais finalement, même me dire que ça ne ressemblait à rien, c’était déjà beaucoup. Tout ce que je savais, c’est que j’avais l’espoir que les maisons de disque me signent pour pouvoir vivre une vie, sachant que ça faisait deux ans que j’étais retourné vivre chez mes parents, et que ce n’était pas vraiment une vie. En gros, pour faire cet album, vu que je voulais plus faire le mannequin, plus faire ce que je n’avais pas envie de faire (et donc ne plus gagner de l’argent de cette manière), j’ai dû retourner vivre chez mes parents. Pour que cette situation s’arrête, il fallait que je trouve un financement quelque part, à savoir les maisons de disque.

Bref, c’est lorsque je me suis retrouvé de nouveau face à moi-même que je me suis rendu compte que j’étais à l’endroit où j’avais envie d’être. Aujourd’hui, je suis vraiment en train d’écrire ma vie et de la mener comme j’ai envie de la mener. Que je sois avec une maison de disque ou non, je m’en fous. Je ferai toujours ce que j’ai envie de faire, c’est tout. Si je dois retravailler dans des bars ou je ne sais pas… Je le ferai, c’est la vie.

 

Sur Instagram, tu as publié quelques vidéos où tu abordes le sujet de l’hypersensibilité. Est-ce que cette hypersensibilité t’a permis de créer différemment, d’aborder le processus de création autrement ?

 

Différemment, je ne sais pas parce que je pense qu’au final, on est tous sensibles. Je pense que la vérité c’est juste que moi je travaille sur la sensibilité, c’est mon travail. Je veux dire… quand t’écris des mots, quand t’écris des textes, quand t’écris la vie… même un rappeur violent, en vrai il joue sur ça, tu comprends ce que je veux dire ? Il joue sur la sensibilité. Je pense pas que ce soit différent en ce qui me concerne, c’est juste que moi je parle de ces choses-là. Moi je parle de la pluie, je parle du soleil, je parle de l’amour. Je parle de ça parce que je pense que ce sont les choses les plus universelles, ça parle à tout le monde, ça m’a toujours parlé depuis que je suis tout petit. Je parle de la lune, du soleil avec mon petit frère… toujours. Donc je ne sais pas, j’essaie de ma rapprocher des choses que je connais.

 

J’ai le sentiment dans cet album que le rythme est moins présent que la mélodie. Le piano t’as-t-il permis d’exprimer des choses que tu n’aurais pas pu exprimer autrement ?

 

C’est exactement ça. En fait, quand j’ai officiellement commencé à bosser sur l’album avec PH, Il suffit de le faire venait de sortir et ça marchait plutôt bien, c’était cool. On m’envoyait pleins d’instrus, pleins de gens voulaient bosser avec moi et en plus, j’étais sur les réseaux. Je faisais trois voire quatre morceaux par jour. C’était énorme et ça me faisait mal à la tête quand t’entends des beats toute la journée. Du coup, lorsque PH commençait à mettre des beats, de la batterie, du rythme en fait, je me souviens lui avoir dit un jour, « gars, arrête, mets juste la mélodie, juste le piano, et moi je me casse avec ça ». Et en fait, la majeure partie des chansons de l’album, je les ai toutes écrites comme ça, juste piano-voix. J’avais l’impression que quand la batterie était présente, le morceau était terminé, je n’avais pas la liberté d’aller là où j’avais envie d’aller. Avec le piano-voix, je pouvais continuer d’écrire.

 

Tu sembles enfin devenir le sujet de tes chansons. Tu y parle de liberté, de douceur, du courage d’être soi-même : considères-tu cet album comme un passage vers quelque chose d’encore plus vrai à l’avenir ? En d’autres termes, où te placerais-tu sur le chemin de ta vérité ?

 

On m’a souvent posé cette question, mais différemment. On m’a demandé si j’avais trouvé la vérité. Moi je crois qu’on peut pas trouver la vérité. Est-ce que je suis sur le chemin de ma vérité ? Forcément.

 

Cet album justement, tu l’as envisagé comme un outil ou comme une fin en soi, par rapport à ce chemin de la vérité ?

 

C’est une très bonne question. C’est un peu les deux. Un outil parce que je voulais changer, et cet album ainsi que le piano m’ont permis de m’y mettre. La première fois que j’ai joué au piano en public, c’était en 2018 pour le défilé Jour/né de ma pote. À l’époque, je défilais pour elle et un jour elle m’a proposé de jouer au piano et j’ai fait semblant que je maitrisais vraiment le truc. Les deux semaines qui ont précédé le défilé, je n’ai fait que jouer au piano. Il fallait me mettre des gommettes parce que je ne savais même pas où se trouvait le do, tu vois le délire ? Ça m’a permis d’arrêter de sortir parce que j’étais obligé de mettre mon téléphone en mode avion, sinon c’était impossible de me concentrer. Ça m’a permis de ne pas répondre à mes amis, de ne pas sortir, de me lever le matin et de faire des exercices.

Et en même temps ce n’est pas une fin en soi parce que… je n’ai pas fini en fait. Ou alors c’est une fin en soi dans le sens où j’ai réalisé mon premier album. Mais je ne l’ai pas fait en me disant « voilà, j’ai fait mon premier album ».

 

 

 

 

Tu parles beaucoup de la couleur bleu et je pense à ton clip 911 qui est très « bleu » et dans lequel on voit beaucoup de fleurs. Au fond, Ichon ne serais-t-il pas simplement « fleur bleue » ?

 

Bah ouais… bah ouais. Fleur bleue ça veut dire quoi ? Ça veut dire sensible ? Ouais je suis fleur bleue, je suis romantique. Je suis attaché à tous les changements, à tout ce qu’il se passe. De ouf, de ouf, de ouf. Fleur bleue, c’est comme quand on dit « à fleur de peau », c’est être hypersensible. Du coup fleur bleue, ça me va. Moi ce que je vois avec les fleurs, c’est qu’elles symbolisent le plus la vie. Une fleur elle est plantée, elle vit, tu la coupe, tu la mets dans un vase et elle va mourir. Et visuellement, tu vas tout de suite apercevoir qu’elle va mourir, c’est éphémère. C’est une image du temps qui passe. Et justement, le clip de 911 montre l’urgence liée au temps, c’est ça à la base.

 

 

En repartant vivre chez tes parents, as-tu eu le sentiment de t’être autorisé à laisser parler l’enfant qui est en toi ?

 

C’était mon but. Enfin… oui et non. D’abord, j’avais un appartement et mon bail se terminait. Je me suis dit que j’allais retourner vivre chez mes parents quelques temps, le temps de me trouver un appart. Je commence à chercher mais c’est galère parce que je suis artiste. À l’époque, je ne gagnais pas énormément et les papiers ce n’était pas mon délire. Du coup, je me suis dit que j’allais rester chez mes parents et bosser sur mon album, de manière à pouvoir retrouver l’essence que j’avais dans ma chambre d’enfant, à l’époque où j’écrivais sans but, sans rien. C’est la pureté de l’enfance que je suis allé chercher. Mais je ne pensais pas non plus à moi enfant lorsque j’écrivais, c’était davantage le fait de ne pas penser à demain. C’est ça un être un enfant.

 

Avec la crise sanitaire, il n’est pas possible de remonter sur scène. Penses-tu que cette nouvelle mise à nu se concrétisera par un nouveau rapport avec ton public ?

 

Je ne crois pas parce que, lors de mon dernier concert à l’église Saint-Merri, le Ichon de l’époque n’aurait jamais été invité. Du coup je suis content, les églises et les pianos j’adore. Il y a ma mère, mes potes, et c’est un peu mort tu vois. Au début ça commence par Pépite, ils sont vraiment ultra talentueux mais je t’avoue que ça s’endort un peu, y’a pas énormément de vie. Moi je veux de la vie. Quand j’arrive, je reste debout, je parle aux gens, je les regarde dans les yeux, je crie. Je vis ma chanson de la même manière que je le faisais déjà auparavant. J’ai fait un autre concert en Belgique dans une grande salle assise, à l’Ancienne Belgique. Pareil, moi j’étais comme d’habitude. Maintenant c’est un peu plus compliqué de gesticuler et de chanter, c’est un peu le problème, mais je pense qu’avec de l’entrainement, je pourrai sauter haut ! J’ai un pote qui m’a posé cette question et il avait peur de se faire chier ou que son pote change trop. Mais moi je n’oublie rien, je suis toujours le même mec, je mets juste mon pied au bon endroit désormais. Avant, je croyais que je chantais et je ne savais pas le faire en fait. Maintenant je sais le faire et je sais toujours rapper. Je suis carré et mes mots sont plus précis.

 

Ce nouveau rapport à toi-même et cette nouvelle liberté ont-t-ils changé ton rapport avec ton entourage ?

 

Au début, lorsque que j’ai entamé ce changement, j’ai agi un peu comme un mec qui arrête de fumer des clopes, du style « ouais, les gens qui fument c’est pas bien, moi je fumes pas, etc. » Le mec un peu chiant, tu me voyais dans le studio en train de faire des vocalises, je mangeais plus de viande, le mec radical quoi. Mais en même temps, c’était parce que j’étais radical de l’autre côté aussi, dans le sens où j’aimais faire la fête et je la faisais plus forte que n’importe qui. C’est vrai que les gens qui m’entouraient ne comprenaient pas trop ma démarche, ce qui fait que je me suis renfermé dans mon truc parce que j’avais l’impression qu’ils me jugeaient. Sauf qu’en fait, c’est moi qui n’expliquais pas ce que j’étais en train de faire, parce qu’au fond je ne savais même pas véritablement où j’allais. Je ne voyais plus personne pendant plusieurs mois, je n’allais qu’aux anniversaires. J’ai laissé pousser mes cheveux et ma barbe et, pareil, ça a fait parler. J’ai aussi eu des problèmes avec les gens avec lesquels je travaillais parce que je n’avais plus vraiment envie de travailler avec eux et ça les a vexés. Il a fallu que j’écrive des lettres à certaines personnes pour expliquer ce que j’étais en train de faire de ma vie.

En vrai, ça n’a pas été facile et encore aujourd’hui ça ne l’est toujours pas. Certaines personnes ont capté, la majorité, mais on a plus forcément les mêmes centres d’intérêt et ça devient difficile de partager autant qu’avant. Mais je ne sais pas si c’est le changement ou si c’est juste l’âge. Parce qu’au final, ce changement m’est vraiment arrivé à mes trente ans. On dit souvent que c’est le passage à l’âge adulte mais je ne sais pas si ça s’est fait pour ça ? À mes yeux, ce changement, c’est moi qui l’ai instigué parce que je l’ai commencé à 27 ans. C’est un long chemin… c’est juste la vie quoi.

 

Propos recueillis par Madeleine Anglès d’Auriac

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